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Cécile Glaenzer

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— Adjugé à Madame, au troisième rang !
Je n’étais pas tout à fait sûre que ce fût moi, la dame du troisième rang. Je n’avais pas été la seule à lever la main pour enchérir sur ce lot d’objets hétéroclites. Je jetai autour de moi un regard interrogateur, mais c’est bien dans ma direction que s’avançait l’appariteur en blouse grise, chargé d’un carton informe qu’il déposa sans ménagement à mes pieds.
— Vingt-trois euros cinquante, avec les frais.
Je tendis un chèque signé à la hâte, déjà les lots suivants se succédaient, accompagnés par les annonces imperturbables du commissaire-priseur. J’avais lâché le fil, je me sentais hors-jeu, un peu étonnée de me retrouver avec ce carton poussiéreux que je n’avais pas vraiment eu le temps de convoiter. Je ne savais même pas précisément ce qu’il contenait, un vrac de vieilleries sans valeur, couronnées par ce chapeau de lampe en parchemin qui m’avait fait lever la main sans bien réfléchir. De loin, il m’avait plu et je l’avais tout de suite imaginé sur la lampe de la cheminée. De près, il me décevait, trop défraîchi, un peu abîmé par endroits...
Vraiment, quelle idée j’avais eu de miser sur un tel coucou ! Et voilà que je me retrouvais en possession d’une dizaine d’objets du même acabit, qui n’auraient sûrement pas attiré mon regard sur une brocante. Néanmoins, j’avais hâte de découvrir le contenu de mon butin, sentant se réveiller mon incurable curiosité de chineuse. Je pris mon carton à bout de bras et rentrai chez moi. L’hôtel des ventes est au bout de ma rue, et il ne me fallut que quelques minutes pour être dans ma cuisine à tout déballer sur un vieux journal déployé sur la table.

L’inventaire semblait décevant : au milieu d’outils dont j’ignorais l’usage, de cadres sans fond et de gravures sans cadre, d’un manche à gigot et d’autres couverts à manches de corne, d’un vieux manuel de savoir-vivre et de plusieurs boîtes à sucre rouillées, un seul objet attira vraiment mon attention. C’était un petit portefeuille en lézard, râpé et décoloré, garni de deux photos jaunies par le temps, deux portraits anciens en noir et blanc, encadrés par une fenêtre en forme de médaillon. L’ouverture du portefeuille avait laissé s’échapper un vieux billet plié en deux, petit rectangle de bristol gondolé par l’humidité. Je saisis l’objet avec un sentiment étrange, celui d’une vague connivence avec lui. Sur le billet, quelques mots manuscrits, d’une belle écriture penchée, à l’encre pâlie, mais bien lisible encore : « À Marc, pour la vie. Saigon 1954. »
Je sentais confusément que ces photos avaient quelque chose à me dire. Le portrait de gauche était celui d’une jeune femme inconnue, qu’on devinait très jeune et très belle malgré la pâleur du cliché que le temps avait en partie effacé. Ses yeux bridés, ses longs cheveux noirs et son sourire énigmatique lui conféraient une allure exotique, malgré des vêtements à l’européenne. « Une Indochinoise qui avait aimé un soldat français », ai-je pensé, sentant monter en moi un trouble inexpliqué. Mais c’est le portrait de droite qui fit battre mon cœur plus vite : l’homme, jeune, beau, souriant, posait assis à la proue d’une barque, comme ces canots de plaisance qu’on louait le dimanche sur le petit lac du parc. Il était en uniforme d’officier, tête nue. Il ne fixait pas l’objectif, mais semblait sourire au portrait d’à côté, à cette jeune femme inconnue qu’il regardait d’un air possessif, triomphant. Ses traits à lui étaient précis, le temps n’avait pas altéré les contrastes de la vieille photographie. Ma main tremblait un peu lorsque j’approchai l’objet de mes yeux, incrédule encore. Mais non, il n’y avait aucun doute possible. Ce sourire-là est ancré au plus profond de moi pour toujours, malgré les traits juvéniles que je découvrais sur ce visage si familier : celui de mon père.

On croit connaître ses parents, comme s’ils nous appartenaient. Voilà que deux ans à peine après le décès de mon père, j’entrevoyais un pan de vie antérieure qui me révélait que je ne savais rien de lui avant ma naissance. Et ces photos qui témoignent d’une histoire du bout du monde m’attendaient au bout de ma rue, dans une ville où mon père n’avait jamais vécu, comme si elles avaient voulu me retrouver à travers le temps et l’espace. Bien sûr, je l’avais entendu parler de l’Indochine, de ces années de guerre qu’il semblait tant vouloir oublier. À son retour en France, il s’était marié avec ma mère, j’étais née quatre ans après ces photos de Saigon. Qu’avait-il laissé derrière lui là-bas ? Qu’était devenue cette femme, qui avait sans doute offert ce portfolio à son amant en gage d’amour éternel ? Je savais que ces questions resteraient sans réponse, cela n’avait plus vraiment d’importance aujourd’hui. Je me sentais la dépositaire d’un secret confié par mon père, comme une tendre complicité, un doux sentiment de connivence. Je regardais encore une fois la photo du bel officier, et je me souvenais : j’avais quatre ou cinq ans, c’était l’été, je me tenais des deux mains aux bords de la barque, j’étais fière d’être seule avec mon père au milieu du lac. Il avait déposé les rames un instant et il me souriait.

PRIX

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Subtropiko · il y a
Très attachant, tellement évocateur ! Bravo.
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Utilisateur désactivé · il y a
Je comptais trouver votre texte, que j'ai soutenu, en finale. Je l'ai relu ce soir avec plaisir.
Vous avez soutenu une première fois "le coq et l'oie" (poème-fable) sur ma page. Accepterez-vous de le soutenir en finale ? Merci.

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Patricia Burny-Deleau · il y a
C'est une jolie gravure sépia que vous nous offrez- là ! Tout est délicat : l'ambiance, les souvenirs et les sentiments qu'on réchauffe dans son coeur et qui nous font du bien.
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Moniroje · il y a
J'ai pas très bien compris mais c'est très joli!!!
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Philshycat · il y a
Bien garni !
Mes textes en lice, votes bienvenus !
L'avenir de la justice :http://short-edition.com/oeuvre/tres-tres-court/reecriture
Portrait dramatique :http://short-edition.com/oeuvre/poetik/jocaste

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Nadine Gazonneau · il y a
Les mystères d'une boite en carton anonyme. Passionnant mon vote. "transparence" t'attend sur le site en poésie.
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Stefannie · il y a
Une lecture très agréable qui donne envie d'en savoir plus!
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Marie Ferrer Rabaut · il y a
Je suis curieuse de savoir la suite! Bravo!
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Utilisateur désactivé · il y a
Une belle histoire très bien écrite : mon soutien en vous souhaitant bonne chance pour la suite.
http://short-edition.com/oeuvre/poetik/le-coq-et-l-oie (Le coq et l'oie) si le cœur vous en dit.

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Utilisateur désactivé · il y a
“Il n'y a point de hasard.” Voltaire / Zadig ou la destinée
Merci Cécile pour ce moment délicieux!
Cecel

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