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RenaudLebarbier

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Accroché à la dérive d'un pont un homme regarde passer l'eau ruisselante qui joue avec la lune. Un pont c'est un espoir jeté entre deux rives. Un pont c'est la nature contrarié par un édifice de métal. Un pont c'est aussi, l'endroit du désespoir qui s'abime dans le creux de la mer.

L'homme est là, ses bras posés sur le rempart de ciment ses bras rejoignant les berges et son corps à la dérive. Le vent lui prend les cheveux et bouscule son être comme un fétu de paille perdu dans une tempête. Il est là, mais dans ses pensées, ses pensées noires comme le ciel, percé d'une lune douce, et pleine comme un sein.

Il a aimé cet homme, il a aimé l'odeur de la mer, les vagues qui s'affolent et les embruns sur son visage. Il a aimé cette femme, rousse comme la lune, et belle comme l'eau sous ses pas. Mais il l'a perdue, la belle aux yeux d'anges s'en est allée fatiguée de la vie et brisée par une sourde souffrance, glaçant ses veines d'un froid de caveau. Il a jeté des fleurs dans sa tombe, il a crié ses larmes dans son désespoir. Puis il a sombré, comme un navire qui coule, accosté par les vagues, et balloté par la morsure de la mort.

Ce jour d'été, ou sa belle est partie, il s'est enfui avec elle, et une part de lui est morte ce jour-là. Inexorablement emporté par la peine, il a tenu à sa vie par le mince filet d'une toile d'araignée, tissées par l'espoir d'un baiser. Un dernier baiser.

Aujourd'hui il sait que cette tendre caresse s'est abimée dans la noirceur de l'oubli et que la flamme rousse s'est éteinte. Aujourd'hui il ne peut continuer à jouer les pantins dans une vie dénuée de promesse. Il va lâcher et laisser la mer emporter son secret, son lourd désespoir, il va laisser la mer déverser sur la plage sa souffrance. Il s'en ira rejoindre les fonds brumeux et enfin renouer avec sa belle, tels deux anges embrasés par la force de l'amour.

Ce pont est l'issue fatale d'un long chemin d'errance. Il temps de lâcher pour partir à l'abandon et forcer la vie à rompre ses attaches.
L'homme fait un dernier adieu à la lune rousse qui lui répond d'un sourire d'enfant, blanc comme l'innocence. Il faut partir maintenant.

Puis il se souvient de cette ombre blanche, de cette petite fille à la peau d'argent et aux cheveux roux, héritage arrachée d'un présent de ténèbres. Ses larmes coulent de l'idée d'être sur ce pont, stupide machine de métal, broyant sa conscience jusqu'en perdre la vie.



Ses larmes s'écrasent dans la mer assoiffée d'amertume appelant les bateaux à s'échouer, et tout à sa tristesse l'homme repense à la joie d'être père. La joie de voir cette enfant s'épanouir comme un roseau à l'ombre d'un pale soleil et il rit, il rit de colère. Il se lève du manteau du pont redressant sa triste carcasse dans un cri de douleur, exhalant l'odeur de la mort endormie.

Il se lève et il part.
Un pont c'est aussi une tendre étreinte de deux corps séparés par une mer de larmes.

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Frédérique Le Ridant · il y a
C'est magnifique. Je suis soufflée tellement c'est beau...
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Jargenty · il y a
Très bien écrit je trouve. "jusqu'à en perdre la vie" serait mieux sans doute. Attention aux virgules surnuméraires.
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