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Le point G d'Aglaé

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Fox Moon

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Aglaé est une jeune et jolie personne, haute et mince, longs cheveux sombres, peau claire, regard azur. Féminité, grâce et harmonie.
Voilà qu’elle penche un peu la tête et vous écoute fort. Elle rit doucement de vos réjouissantes anecdotes. Charmante charmeuse. Coquine ! Vous l’aimez déjà. Vous l’emmenez voir un café. Vous l’emmenez boire du théâtre. Cette fragilité, cette simplicité. Cette élégance, cette nonchalance. Cette sincérité, cette spontanéité. Vous craquez.
Vous le savez : Aglaé, c’est pour vous qu’on l’a créée ! Elle est à vous. C’est votre Aglaé. Chérie.
Sauf que...
— Aïe, tu me fais mal ! Pfff, t’es vraiment délicat ! Soulève-toi, j’ai le bras coincé. T’aurais pu prendre une douche.
— C’est bon ? C’est fini là ? Ah, non ? Je croyais, pardon. Non, vas-y, continue. Nan, je te jure, ça me dérange pas.
— Hé, tu m’arraches un poil ! Tu t’es lavé les mains au moins ?
— Ben t’es fou, où tu vas, avec ta tête ? Hiiiiiiiiiiii, tu me chatouilles ! Arrêêête. Ben non que je mouille pas, c’est ta salive !
— Dis, tu pourrais pas laisser mes seins tranquilles ! Non, t’inquiète, c’est pas ta faute, c’est qu’ils sont tout durs, sans doute que je vais avoir mes règles.
Avouez, là, vous êtes un peu agacé. Elle commence doucement à vous gonfler les coucouilles, la belle Aglaé !
Mais c’est trop tard. Rien ne sert plus de courir, vous êtes parti bien à temps. Vous avez gagné. Vous êtes désormais marié avec la merveilleuse Aglaé qui, au lit, vous fait chier.
Elle vous gicle des reproches de son gros nœud d’aigreur. Elle vous les tartine droit dans le cœur avec sa navrante froideur. Son insatisfaction exhale une âcre puanteur et pollue votre légitime droit au bonheur. Beurk ! Pauvre chéri. Vous n’appréciez pas. On vous comprend, tiens.
Elle vous aimait, qu’elle disait. Vous l’aimiez, que vous disiez. Vous découvrez la relative instantanéité de toute vérité.
Un matin, vous cherchez une agrafeuse sur son bureau, vous apercevez un post-it, vous lisez sa grande écriture ronde de femelle égotique Point de Grafenber. Intrigué, vous retournez le papier et déchiffrez un graphisme plus brouillon : Même seule, jamais !
Vous savez qu’elle adore voyager. Il n’y a pas dix jours que vous l’avez emmenée passer le week-end dans le Finistère. Elle a apprécié la surprise. Vous connaissez ses envies de destinations extrêmes. Vous êtes même allé vous enquiquiner au ciné-club avec « Zabriskie Point ». Peut-être rêve-t-elle d’un lieu aussi dément que la Vallée de la Mort.
Allez, vous êtes un brave type, un mari prévenant, vous avez les moyens, vous allez lui faire la surprise. Pour Noël, si le climat le permet, vous l’emmènerez à ce fameux Point de Grafenberg. Vous allez contacter votre agence de voyage dès aujourd’hui.
Mais d’abord, vous consultez Wikipédia.
Vous encaissez le choc, un uppercut, puis lisez tout l’article, avec l’application concentrée d’un ex-premier de classe, les sourcils froncés, la langue sur le bord de la lèvre supérieure, la tête dodelinant doucement d’avant en arrière. Vous avez terminé, vous expirez profondément.
— Bordel de con, le point de Grafenberg, le point G, Aglaéééé !
Vous pouffez et gloussez.
« En 2012, le gynécologue américain Adam Ostrzenski prétend avoir trouvé la première preuve de l’existence de structures anatomiques du point G au cours de la dissection de la paroi intérieure du vagin d’un cadavre lors d’une autopsie. »
Vous mimez le dialogue, avec les intonations, la voix aiguë, puis grave :
« Qu’est-ce que tu fais dans la vie ?
— Je suis gynécologue légiste ! Je cherche les traces du point G sur des cadavres de femmes.
— Oh cool ! Enfin, non. Vous n’avez pas envie d’essayer avec une vivante ? »
Oh que vous riez, haut et fort. Un rire viril, puissant, rassurant.
« Une étude menée en France sur dix femmes a conclu que l’amplification du point G par injection d’acide hyaluronique chez des femmes se plaignant de dysfonction sexuelle féminine augmentait leur nombre d’orgasmes de 40 à 50 %  »
— Chérie, tes tubes d’antirides à cinquante euros !
Bravo, vous êtes hilarant. Faudrait peut-être penser à vous calmer. Ben, tiens, vous riez tellement vous êtes vexé.
— Putain de chienne de frigide ! Pourquoi ne m’a-t-elle jamais rien dit ?
Vous vous levez et vous vous branlez. Rapidement. Rageusement. Vous éjaculez sur son bureau. Puis vous partez au boulot.
Vous vous appelez Romain Sangez et êtes un designer reconnu. Votre spécialité : la conception graphique de panneaux d’isolation acoustique destinés à séparer les zones d’habitats des autoroutes. C’est à vous que l’on doit les imposants panneaux de l’E145, à hauteur de la ville de Leandres, appréciés tant pour leur subtil dégradé orange, brun clair et marron foncé que pour leurs motifs géométriques alliant de manière aléatoire ovales géants et rond minimaux. Évidemment que petit, vous rêviez d’être pompier ou astronaute. Mais voilà aujourd’hui vous dessinez des panneaux autoroutiers qui concurrencent le virus de la gastro dans leur aptitude à donner envie de dégueuler. C’est la vie. Ce destin-là, ce boulot de naze, vous l’acceptez, sans rechigner. D’autant plus que c’est bien payé.
Mais putain Aglaé qui ne prend pas son pied. Franchement, là vous dites non. En même temps, avouez, vous vous en doutiez. N’empêche, de l’avoir lu comme ça, vous vous sentez humilié.
Alors, comme prévu, vous vous appropriez votre réplique, l’unique possible, et assis dans votre grosse et longue Audi poilue, vous criez : « Il n’y a pas de femmes frigides, il n’y a que des hommes incapables ! » Puis vous ajoutez : « Nom de dieu, Aglaé, je vais te défoncer ! »
Vous arrêtez votre bolide, faites demi-tour et rentrez chez vous. Vous attrapez un torchon à la cuisine et nettoyez le sperme étalé sur son bureau. Vous jetez le chiffon dans l’évier. Sans le rincer. Vous remontez dans votre voiture et repartez travailler.

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Kiki · il y a
un joli texte que je découvre en ouvrant votre page, des jeux de mots.... Bravo.
Si vous passez par là, je vous invite à aller lire le poème sur les cuves de Sassenage. Je vous guiderai dans les entrailles de cette terre sacrée et de cette cavité magique et enchanteresse. Merci d'avance.

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