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Le point de fuite

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Alexis Garehn

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C’était un mot de trop, lâché dans la colère, excessif, mais révélateur. Ni une, ni deux, j’avais attrapé au vol ma veste et avais quitté l’appartement en claquant la porte rageusement, direction le local à vélo. J’en sortais ma mobylette, inutilisée depuis des mois parce que cela l’inquiétait que je roule en deux-roues. L’une des nombreuses petites interdictions qui me donnaient l’impression, non pas d’être enfermé, mais d’être en liberté conditionnelle. Au moment de quitter l’immeuble, je m’aperçus que j’étais parti sans mon téléphone portable qui ne me quittait pourtant jamais. Tant pis. Hors de question de retourner là-bas maintenant ! Je laissais mon bracelet électronique à ma contrôleuse judiciaire et démarrais ma mobylette.
Je partais faire un tour en mobylette pour m’aérer l’esprit. J’avais ressenti le besoin de quitter cette existence qui me pesait de plus en plus. Le crédit de la maison, la préparation du mariage... Et cette ville, Lyon. C’était trop grand pour moi. Trop de voitures, trop de béton, trop de stress, trop de tout... J’étais Savoyard, j’avais besoin des montagnes. Il y avait trop de perspectives ici. Je bifurquais et quittais la ville, vers des routes plus favorables à la méditation. A moi de créer ma ligne de fuite.
Le soir était tombé si vite que j’avais du coucher dans une ville d’une ancienne vallée minière. On aurait dit l’un de ses villages fantômes tant tout y paraissait désaffecté. J’y trouvais un petit hôtel qui ne payait pas de mine et y passait une de ces nuits sans rêve où l’esprit se repose autant que le corps. J’avais oublié le son du silence et la douce quiétude de la solitude. Le lendemain, je décidais de rouler vers le Massif Central. Afin d’éviter que l’on me suive à la trace, je retirais une forte somme d’argent. Sans téléphone, sans carte bancaire, j’étais libre.
Chaque jour, les routes gagnaient en sinuosité. Les villes s’espaçaient et diminuaient de taille. La société, qui me pesait, relâchait son emprise. J’avais senti son moule se refermer lentement sur moi et il ne m’était resté que cette fuite pour éviter l’inexorable. Adieu mariage, maison, enfants. Mais qu’y aurait-il au bout du chemin ?
Au bout qu’une semaine, je me trouvais au Mont Dore. Ma mobylette montrait des signes d’épuisement depuis quelques heures et je craignais qu’elle ne tombe en rade. Je trouvais un garage à une extrémité de la ville. Le mécano pronostiqua un délai de quarante-huit heures pour réparer l’engin et s’assurer qu’il ne me lâche pas en plein milieu d’une route de montagne désertique. Je me retrouvais soudain désœuvré et les angoisses remontaient au fond de ma gorge.
J’allais boire un café en terrasse malgré la fraîcheur des matinées de ce mois d’octobre. La serveuse, tout aussi désœuvrée que moi, me tint la conversation. Il n’y avait pas grand monde en cette saison pour venir dans ce qui ressemblait à un cul-de-sac. Elle pensait que je venais randonner, comme tant d’autres. Si j’étais bien en cure, elle n’avait rien de thermale. Après tout, marcher ou rouler, la différence était subtile. L’important était d’avancer et de couper court à des pensées trop précises. Il me fallait avancer encore et je me lançais dans l’ascension du Puy de Sancy.
Je mis une heure pour arriver au pied du mont. Ici se trouvaient des pistes de ski qui paraissaient désaffectées sans neige pour leur donner une utilité. Je faisais l’impasse sur la facilité et montait à pied. J’observais le paysage verdoyant et sauvage. La civilisation s’était installée ici en catimini et entre la saison d’été des randonneurs et d’hiver des skieurs, tout paraissait abandonné.
Le chemin se terminait par un escalier de bois qui montait vers le point culminant de la région. En arrivant au bout, je manquais de défaillir. Quel vide ! Après des jours passés dans les montagnes, les massifs, les courbes, les sinuosités, comment accepter cela ? Une vallée se trouvait devant moi, si plate, si dénuée de sens. Où étaient les pleins et les déliés ? La ligne d’horizon était si nette ! C’était comme si Dieu avait décidé de passer de la peinture figurative à l’art abstrait.
Pris de vertige, je m’asseyais au sol et détournais le regard. Je me mis à suer, mais ce n’était pas l’effort qui en était la cause. Que faire ? Revenir en arrière me paraissait absurde. J’apercevais alors un sentier qui redescendait par un autre côté du massif. C’était le chemin de crête. La route de l’équilibre instable, où tout peut basculer d’un côté ou de l’autre. Je décidais de la suivre, sans savoir vers quelle vallée elle me mènerait.
Je redescendais lentement sur terre. De chaque côté, deux vides, très différents pourtant. J’arrivais enfin à une bifurcation. Je choisissais le Mont Dore, sachant que ma mobylette était encore en rade pour au moins une journée. Cela me donnait un petit délai d’attente.
Le soir, je dînais au bistrot et la serveuse revint me faire la conversation :
- Alors, ça vous a plu le Sancy ?
- Ca valait le coup d’œil, c’est sûr, répondis-je.
- J’aime bien y aller quand j’ai un coup de blues, ça me rafraîchit les idées.
Le lendemain, je filais au garage. Le mécanicien avait terminé de réparer ma mobylette :
- Il n’y a pas de miracle non plus. Elle ne tiendra pas des années. Mais avec ça, vous pourrez terminer votre voyage l’esprit tranquille.
Je le remerciais et retournais au bar. J’allais voir la serveuse et lui demandais si elle voulait boire un verre.
- D'habitude, c’est moi qui pose cette question, dit-elle, mutine.
- Je t’emmène quelque part boire un coup. Par là-bas. Ou ailleurs. Qu’importe.
- Mais je ne te connais pas.
- Moi non plus, je ne me connais pas. Je suis parti depuis longtemps et je n’arriverai pas à me retrouver tout seul. Il faut que tu m’aides.
Elle détacha son tablier et vint s’asseoir derrière moi, sur la mobylette. Je démarrais le moteur, longeais la rivière, puis tournais à gauche vers une direction inconnue.

PRIX

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Marie-Amélie Dahan · il y a
j'aime beaucoup, j'ai même eu le vertige en haut du Sancy. Super la fin, on peut tout imaginer ;-)
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Philgreff · il y a
Vachement bien ! Mais le héros fuit un piège pour retomber dans un autre j'ai l'impression ! ;)

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