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Le plus jeune dramaturge de l'existence...

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Eric Françonnet

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Exister c'est d'abord naître au monde avant d'être dans le monde. J'ai quarante piges aujourd'hui, il est acté que nous n'avons aucun souvenir de nos trois premières années d'abonnés à la vie. Pourtant, mon journal intime semble avoir commencé dès mes premiers balbutiements. Je me rappelle du regret primal de petit animal délivré du ventre gonflé de sa mère aimante. Ce ventre était porteur d'un espoir immense comme la voile folle des caravelles des grands explorateurs. Ces derniers priaient pour que des vents cléments les transportent, là-bas, où se trouvent les édens inconnus et les eldorados cachant pièces et pépites aurifères. Je faisais donc partie de ces 800 000 conquistadors français, nés chaque année, qui allaient s'aventurer vers un nouvel âge d'or.

Cependant, le monde qui m'a été offert, une fois le cordon ombilical coupé, a tout d'abord été sévère avec une jaunisse corsée : un attrait pour la culture nippone précocement affirmée en était peut-être la cause ? Sous mon front sommeillait sans doute pour l'éternité un Yukio Mishima dont j'étais déjà un fervent admirateur, certes pas au point de me faire seppuku aux premières lueurs de mon irruption parmi vous. L'envie de ne pas m'éteindre sous ma couveuse était immense : la combativité régit l'existence, elle puise tout autant sa force dans l'instinct de survie que dans l'affirmation de la volonté.

Soulagé d'être enfin guéri, petit terrien héliotrope, je m'ouvrais au monde qui s'offrait à moi. J'étais la fleur éclose dans un lit de rosée aux draps défaits par un soleil tout fou tout flamme. Un soleil amoureux qui rend roses les joues des enfants : rose que nous pourrions appeler tendresse dans la palette universelle des émotions. Mais je ne vous apprends rien, narrateur lucide de la condition infantile, en confirmant que les gosses peuvent être rosses entre eux et d'autre part avec leurs parents soucieux de demeurer leurs souverains. Certains se croient ainsi autorisés de nous rappeler que nous sommes sous leur férule, avec une froideur inappropriée. Ils ont une paume ouverte de géant à laquelle nous pouvons ajouter un regard noir d'ogre terrifiant. Ils brandissent la redoutable fessée comme arme ferme pour nous rendre de marbre et bien rangés tels des soldats de plomb mutiques.

N'oublions jamais que la violence peut aussi être verbale, j'ai longtemps haï son caractère protéiforme : c'est une déviance lâche, n'en déplaise à ses plus ardents prêcheurs, car elle rend tout dialogue abortif. Comment voulez-vous donc qu'un enfant en colère se calme si son père ou sa mère s'énerve tout autant voir encore plus ? Je m'auto-proclame Don Quichotte des bacs à sable, et ce par empathie envers toute la marmaille au séant dépoussiéré avec fermeté. J'ai eu la chance, de mon côté, d'être un enfant couvé par des géniteurs m'ayant conçu avec amour. Ils n'ont jamais trahi la promesse affirmée, entre deux soupirs extatiques, de m'aider à grandir avec enchantement. Je pense très fort à tous mes frères de larmes pour lesquels je tire la sonnette d'alarme. Ce sont des chérubins attristés dont les ailes blessées garderont irrémédiablement des séquelles : elles peineront à se déployer pour qu'ils puissent papillonner avec candeur ou encore butiner avec bonheur. Leur âme est trop tôt en berne alors que leur jeune âge n'a pas à rimailler avec un douloureux veuvage. La perte de l'innocence vient déjà trop hâtivement avec l'adolescence, inutile de presser le pas. Je m'empare d'un hygiaphone télépathique et j'imprime dans le cerveau, ce cerveau aux microsillons usés des adultes coercitifs, la saillie suivante : laissez-nous faire de menues bêtises et jouer sur les plaines infinies de notre onirisme que même l'horizon peine à contenir. Il y a un temps pour être petit avec grandeur et un temps pour être grand avec humilité.

L'obéissance est une servitude, elle est dénoncée par Arthur Rimbaud et je m'en fais humblement le relais contemporain avec une bouille frondeuse. Nous ne demandons pas l'anarchie mais bien la liberté !

Quelle liberté ? La liberté d'exister, de jouir de nos jours selon notre bon plaisir (revendication régalienne assumée) : promis nous ne ferons l'école buissonnière que rarement lorsque l'appel de la forêt de Jack London sera trop fort. Personnellement, l'éveil intellectuel qui m'est offert depuis que je jongle avec les nombres et l'alphabet me réjouit avec un enthousiasme qui résiste à la patine du temps s'écoulant un peu plus vite chaque année. Je passe d'une classe à l'autre aisément et je remercie -on le blâme si souvent- le corps enseignant : pas tout le monde évidemment mais certains professeurs. Parmi ces pédagogues rendant le savoir addictif, il y a ceux qui ont planté en moi les racines du roseau pensant, ceux qui m'ont appris à regarder en arrière dans le rétroviseur afin d'appréhender au mieux le présent, ceux qui m'ont transmis le virus de la poésie dont on ne guérit pas. Mon sentiment d'exister palpite à l'intérieur, sous ma couenne de tendre gavroche, et à l'extérieur aussi, me faisant rayonner tel un pierrot qui bronzerait trop près d'un brasero, mais sans sombrero.

PRIX

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Cathy Grejacz · il y a
C’est très bien fait tant le fond que la forme
Bravo
À bientôt peut-être sur ma page

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Camouche · il y a
J'ai lu plusieurs de vos textes et poèmes ce soir et je vous félicite pour votre plume !
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La luciole · il y a
Superbe! Un ton drôle et frondeur. Bravo pour cet attachant personnage ''couenne de tendre Gavroche''
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RAC · il y a
Des choses très justes, des réflexions, des sujets intéressants ; le tout soutenuu par un récit bien construit. Compliments !
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Bernadette Lefebvre · il y a
Ha ça c est très surprenant mes voix pour ce texte qui m à percutée
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Viktoria Laurent-Skrabalova · il y a
Très beau texte. Toutefois, j'aurais souhaité que le mot anarchie ne soit pas employé comme l'antonyme de la liberté...
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Gisny · il y a
Je partage votre avis sur la violence en particulier. Tout plutôt que ces gesticulations, ces cris, ces brutalités sensées changer la société dans ce qu'elle a d'inégalitaire et même d'injustices. Il y a mille façons de se faire entendre, de changer les choses et de rester en adéquation avec l'humain dans sa noblesse et ces vraies valeurs. Au plaisir de vous lire.
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MATARIO13 · il y a
texte très original. Cela m'a fait penser à un livre de Yves Navarre que j'ai lu il y a très longtemps : "je vis ou je m'attache". Bravo pour votre texte.
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Fredoladouleur · il y a
Un texte riche qui amène à bien des réflexions...! Et tout cela rédigé avec une belle plume ! :-)
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Cruzamor · il y a
OK même le gouvernement semble de votre avis et souhaite supprimer "la fessée" ... le souci c'est que tous les enfants ou plutôt tous les milieux où les enfants s'égayent et grandissent ... ne sont pas idéaux pour leur permettre de grandir, s'éveiller... sans être parfois un peu euh ... redirigés... Je sais qu'il faut absolument à notre époque qui n'est plus ce que fut (parait-il !) mai 68 ... être bienpensant, bienfaisant, bobo quoi ! et parfois je crains qu'il y ait à le regretter ... Comme vous et pourtant fille d’immigrés, je n'ai pas été entravée ... mes enfants non plus mais vous n'êtes pas aveugles, je n'ai pas trop besoin de vous raconter, mais s'il le faut, j'aimerais le faire mais si vous ressemblez aux gens à qui je pense (enseignants surtout ...) je suis hélas à peu près sûre que vous ne me lirez pas. Pourtant, moi, j'ai aimé votre texte, je l'ai lu avec plaisir et je suis d'accord contre les débordements mais ... contre TOUS, pas seulement celui d'adultes en folie, extrémistes !
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