Le Persan du cardinal

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Lorsque Son Éminence répand son auguste personne sur son fauteuil préféré, sa soutane pourpre forme entre ses deux genoux cagneux une sorte d’encorbellement dans lequel je peux me lover.
Elle reçoit le nouvel ambassadeur d’Espagne. C’est un homme barbichu, au visage triangulaire qui lui débite un compliment d’un ennui infini. Je sens l’exaspération de Son Éminence à la pression de sa main, moins légère sur ma nuque. Le diplomate se tait enfin et se retire avec force courbettes. Son Éminence maugrée, elle n’aime pas le museau de fouine de cet homme.
C’est le jour de réception du cardinal. Le défilé des quémandeurs l’indispose fortement. Seul être toléré dans ce moment de grand inconfort : moi ! Eustache, un félin persan de 3 ans, à pelage immaculé.
Un nouvel entrant arrive dans le dos de Son Éminence qui a parfaitement perçu sa présence, sans prendre la peine de se retourner. Le cardinal est des nôtres : il est doté d’antennes invisibles capables d’alerter en cas de dangers insidieux.
Georgino a pénétré par la porte dérobée, maquillée en bibliothèque. Georgino n’est pas italien. C’est un Berrichon qui a réussi à se faire remarquer de Son Éminence en se donnant un air romain qu’il juge du meilleur effet. En courtisan expérimenté, il se livre à toutes les génuflexions et autres salamalecs homologués par les usages de la Cour. Avec un accent italien épouvantable, il relate les intrigues qui grenouillent autour de la reine mère. À la façon dont il me taquine les omoplates, je sens Son Éminence amusée. Tant que la noblesse est occupée à comploter, elle ne songe pas guerroyer.
Le cardinal bénit Georgino d’un geste solennel de prélat, ce qui signifie qu’il l’a assez entendu. L’espion sort à reculons comme il se doit. J’en profite pour bâiller et m’étirer. Ce n’est pas le moment de s’endormir. Le corps du cardinal, pétri d’arthrose, se redresse en gémissant. Voici qu’il me gratouille la tête : je sens que Son Éminence attend avec impatience sa prochaine visiteuse, la marquise de Bonvouloir.
Geneviève de Bonvouloir est une femme imposante à tous points de vue. Elle est connue pour une boulimie compulsive. Elle se rend aux audiences du prélat entre deux repas. Le volume de sa silhouette accentuée par un vertugadin particulièrement dilaté l’oblige à entrer en biais dans le cabinet de Son Éminence.
— Quoi de neuf à la Cour, marquise ?
C’est la phrase clé par laquelle le Cardinal ordonne à la marquise de parler. Madame de Bonvouloir doit sa position enviée à la mission qu’elle conduit pour Son Éminence : repérer parmi les arrivées à la Cour, les plus belles jeunes filles nobles du royaume. Les élues auront rapidement accès aux audiences du cardinal, puis à ses distractions préférées. Cette semaine, madame de Bonvouloir fait grise mine :
— Votre Éminence, les familles de nos provinces éprouvent de plus en plus de frilosité à se montrer à la Cour ! Mais je réserve une surprise à Son Éminence. Je voudrais lui présenter à une Rose d’or pour oublier les tracas du pouvoir : mademoiselle de Valin.
— Voyons cela, marquise !
Le valet de pied fait entrer une silhouette. Son Éminence réagit en deux temps. Elle fronce d’abord son sourcil épais, sa main se crispe sur mon cou, puis elle se détend : je sens qu’elle est agréablement surprise. La jeune femme se présente en contre-jour, ce qui suffit pour mettre en évidence la finesse de sa taille, l’élégance de son allure, et son port de tête gracile.
Le cardinal est aux anges ! Il se redresse sur son séant :
— Entrez, mon enfant, ne craignez rien !
La plupart des audiences de Son Éminence se déroulent dans le calme feutré qui convient aux rencontres diplomatiques. Mais dans cet après-midi à la chaleur étouffante, un réflexe atavique me saisit soudainement. Je n’en crois pas mes yeux de Persan : au bout de la laisse que la belle tient entre ses mains menues, j’aperçois un Siamois de la plus pure race. Un Siamois dans mon champ de vision ! D’un bond, je me rue sur l’importun !
La demoiselle vole à son secours :
— Léonard !
Je dégaine mes griffes. Ce diable à la mine retorse et au regard vicieux résiste. Nos cris déchirants malmènent l’ouïe de Son Éminence. Nos pelages mêlés roulent sur les tapis précieux d’Orient. Les coups de patte partent dans tous les sens, je saigne du museau, je lui mords l’oreille. D’un bond, il se dégage et s’accroche à un rideau qui tombe sur la tête de madame de Bonvouloir. La marquise peine à s’en dépêtrer. Le cardinal appelle :
— À la garde !
Le capitaine Raymond Dartagnan (cousin éloigné d’un fameux bretteur) fait son entrée. Atteint d’un léger strabisme, il peine à comprendre la situation. Le méchant Siamois bondit de voilages en tentures. Soudain, une tringle choit sur le crâne de Son Éminence, qui s’en trouve jetée à terre. Pendant que j’empoigne l’intrus et que mademoiselle de Valin a reculé en portant ses fines mains à son visage pour exprimer son horreur, Raymond Dartagnan s’affaire à remettre Son Éminence debout. Cette opération de relevage échoue ! Il doit dégager d’abord le corps de la Bonvouloir qui s’est affalée dans les bras du cardinal.
Le silence revient, cette sorte de silence qui précède l’assaut final des grandes batailles.
Le Siamois en profite, il se détend soudain sur moi. Je l’évite. Il renverse mon écuelle de lait qui se déverse sur le visage de Georgino qui vient de faire une entrée remarquée en s’empêtrant et en chutant dans les robes de madame de Bonvouloir. Le cardinal est parti à la recherche de sa barrette à quatre pattes. Il remonte enfin sur son trône, poussé à l’arrière-train par Raymond Dartagnan.
Le Siamois et moi décidons d’une trêve pour reprendre des forces.
Son Éminence est mal en point. Raymond Dartagnan et Georgino se penchent sur elle pour recueillir ses paroles qui seront peut-être les dernières. Mon ouïe affinée me permet d’entendre la volonté susurrée de Son Éminence :
— Mademoiselle de Valin, dans mes appartements tout de suite ! Sans votre chat !
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Yasmine Anonyme · il y a
Amusant et original ^^
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Françoise Desvigne · il y a
J'ai adoré, très drôle et c'est vrai que les caresses vont en fonction de nos humeurs ! Excellent !
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Mickaël Gasnier · il y a
Hélas, là, guère de chats ne pourront lire et approuver que lorsqu'ils se battent ils ne font pas semblant !!!
Merci pour le conte de ce Persan...
( J'aurais aimé faire un copier/coller du commentaire ci-dessous... Mais vous m'auriez grillé ;-) !
À bientôt sur nos pages respectives si le cœur vous en dit...

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Eva Dayer · il y a
D'abord un texte feutré, une onctuosité méprisante et puis le combat félin ! inattendu et drôle. j'espère que Mademoiselle de Valin a les ongles aussi acérés que les griffes de son chat...
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M. Iraje · il y a
Cette vision des choses par félin interposé est d'une belle originalité.
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Paul Royaux · il y a
Les chats sont chouettes! A+
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Aëlle GUTBUB · il y a
Très drôle ! On imagine la scène !
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Joan E. · il y a
J'ai savouré ce moment de lecture. Originale, cette nouvelle...
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Viktor September · il y a
Très agréable à lire, j'ai aimé.

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