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Mary Benoist

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Quand j'ai pris mon travail, ce matin, dans le service de « chirurgie réparatrice » du Professeur Lambert, je n'étais pas de bonne humeur. Alors, quand les collègues m'ont annoncé qu'il y avait un nouvel arrivé, ça n'a rien arrangé ; ça faisait une chambre de plus à nettoyer.
J'ai pris mon courage à deux mains, mon chariot, et en avant pour la tournée.
Tout en passant la serpillière, je fais souvent la causette avec les patients. Ils me donnent des nouvelles de leur santé, me parlent de leurs problèmes ou de leur famille.
Je suis arrivée à la chambre du nouveau et ce n'était pas beau à voir. Il avait tout l'air d'une momie. Sur une chaise, à côté de son lit, il y avait une dame qui s'est levée quand elle m'a vue et m'a dit :
— Je vais prendre un café, je reviendrai quand vous aurez fini.
J'ai trouvé ça bien délicat, ça m'évite de lui tourner autour. J'ai vu que c'était une dame chic. J'ai le coup d'œil : les chaussures, le sac, la coiffure sentaient les beaux quartiers et son parfum aussi, bien sûr.
J'ai donc commencé mon travail et, comme il ouvrait un œil, je lui ai dit : « Bonjour » et « Qu'est-ce qui vous est donc arrivé ? » comme je fais toujours. Mais il n'a pas pu me répondre, les mots se sont étranglés avant de sortir et j'ai vu qu'il allait pleurer. Alors j'ai détourné mon regard pour ne pas l'embarrasser.
Quand je me suis approchée pour passer mon chiffon désinfectant sur les barreaux du lit, j'ai pu le voir de plus près. Il était tout jeune, dans les quatorze ou quinze ans peut-être. En plus de sa tête couverte de bandages, il avait un œil tuméfié, et son nez en avait pris un coup aussi ; et ça m'a émue parce j'ai pensé à mon fils qui a le même âge.
Aussitôt, j'ai eu un pincement au cœur comme à chaque fois que je pense à lui. C'est qu'il me donne du souci. Ce matin, quand je suis partie à six heures, il n'était toujours pas rentré et je n'aime pas ça. Je n'aime pas non plus ses copains. Je lui ai déjà dit mais il ne m'écoute pas. Même quand je lui ai montré la lettre du principal du collège, il m'a ri au nez. L'école, il s'en fout, voilà ce qu'il m'a dit, et j'ai entendu comme une sonnette d'alarme quelque part dans mon cerveau et cette sonnette, il y a longtemps qu'elle se fait entendre, mais je ne veux pas l'écouter.
J'ai fini la chambre en vitesse pour libérer la place, que sa mère revienne, et puis sa souffrance m'oppressait.
Quand on a fait la pause-café, les filles m'ont mise au courant. C'était un jeune qui s'était fait tabasser à la sortie de son lycée par une bande de racailles pour lui voler son portable. Et alors, j'en ai entendu sur les cailleras de banlieue qu'on devrait renvoyer chez eux mais je n'ai rien dit.
J'ai eu mal à l'intérieur, une fois de plus. Je n'ai rien choisi moi. J'ai suivi mon mari en France et un jour il est parti, me laissant seule avec mon fils.
Je suis rentrée chez moi et j'ai un peu dormi pendant le trajet. Il y a de la place dans le train en début d'après-midi, c'est l'avantage de commencer de bonne heure. Quand j'ai ouvert la porte de l'appartement, j'ai encore eu une angoisse car j'ai vu qu'il n'était toujours pas rentré. Quelqu'un avait appelé mais il y avait marqué « secret » à la place du numéro. Je me suis assise à côté du téléphone, la tête dans le vide et j'ai commencé à me lamenter comme je fais quand j'ai mal, ça me soulage.
Et puis le téléphone a sonné. J'ai décroché et j'ai entendu une voix qui me disait qu'il était en garde-à-vue pour agression mais que ça allait s'arranger, le procureur n'avait pas été sévère. Ils allaient le relâcher.
Comment lui dire que c'est mal si même la justice le laisse faire ?
Cette fois-ci, je ne le croirai pas quand il me dira que c'est une erreur et qu'il n'a rien fait. C'est de ma faute tout ça, à toujours l'excuser et puis, je suis trop fatiguée.
En fin d'après-midi, on a sonné à la porte. Il n'a donc plus ses clés ? Non, c'était juste un huissier, pour les loyers impayés.

PRIX

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RAC · il y a
Criant de vérité... Touchant !
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Georges Marguin · il y a
La dure réalité de la "voyoucrasssie" régnante. Mais empiler des gens dans des espaces restreints, n'est-ce pas aussi le terreau de cette délinquance ? Pas un mètre carré pour se dégourdir les jambes à 16 ans, mis à part la rue. Pour moi, c'est un crime contre l'humanité.
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Bernadette Lefebvre · il y a
Wha bien relaté et poignant mère courage et empathique vous avez l étoffe pour devenir une vraie soignante
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A. Nardop · il y a
Les faits divers défilent, on parle rarement de la souffrance des mères. Vous la dîtes simplement, comme elle est.
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Gisny · il y a
J'aime ces récits qui retracent le quotidien de tant de gens qui ne font que survivre pour ne pas lâcher prise en particulier quand il y a une responsabilité familiale. Rien n'est simple mais restons confiants. Quand on donne on reçoit, la vie est un échange c'est peut être cette notion qu'il ne faut jamais perdre de vue. Au plaisir Mary.
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Marie Quinio · il y a
Le quotidien si lourd de centaines d'hommes et de femmes que nous croisons tous les jours... Merci pour ce texte. Je découvre votre profil et je suis admirative de tout ce que vous avez pu écrire ! Je prendrai le temps de revenir vous lire et aimer vos histoires et poèmes. Comme vous dites dans votre bio, certains personnages rentrent dans notre esprit et nous font écrire, je ressens la même chose, et quel bonheur de rentrer dans la peau de ces personnages (ce doit être la même chose pour les comédiens...) A bientôt
Marie

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André Page · il y a
Le monde qui fait les cent pas tout au bout des mots, bravo Mary :)
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Lolanou · il y a
Une histoire qui fait mal tellement elle est d'actualité... Je vote !
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Lélie de Lancey · il y a
Toute en simplicité, comme cette femme absorbée par sa survie quotidienne et ses préoccupations de mère, dans la société actuelle et ses travers. Une écriture juste. Un bon moment de lecture. Merci !
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Blin · il y a
Tu me connais un peu via le forum et tu sais que "cirer les pompes" c'est pas le genre de la maison. Alors, je vais te dire ce qui m'a immédiatement frappé et, bien sûr, mis de la limonade dans les yeux : j'ai retrouvé dans la musicalité de ton texte et dans la construction de tes phrases brèves et intenses l'univers de Albert Camus dans son chef d'oeuvre "L'étranger". Ton écriture saisissante a ce côté "clinique" et "chirurgical" que j'aime tant. Tout semble ordinaire, à la limite du banal et c'est justement là où ton texte est puissant et déclenche l'émotion. C'est un très beau travail Mary. Si tu veux, j'te met 5 voix mais tu sais que cette singerie, ce n'est pas mon truc. Alors, dis moi si t'en veux . Je t'embrasse et j'embrasse ton talent.
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Mary Benoist · il y a
J'en suis coite ! Camus ! C'est pas un peu exagéré ?
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Blin · il y a
C'est mon ressenti, tout simplement. Lis ou relis" l'étranger" de Camus et dis moi ce que tu en penses.
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Mary Benoist · il y a
OK. je l'ai lu il y a si longtemps que ça ne me fera pas de mal de le relire.
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Blin · il y a
Maintenant je vais t'appeler Mary Camus. Pas mal, non ? (petit rire tendre)
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