Le passage

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Je suis sur le quai des étoiles roses. C’est comme ça que mon petit frère et moi l’appelions quand on était enfants.
C’était un soir, après une belle après-midi de carnaval et de défilés multicolores dans les rues, avec nos camarades. Les cotillons éclaboussaient le ciel gris jusqu’à en faire oublier le temps maussade.
Le soir, pour clore en beauté cette joyeuse journée, Maman nous a emmené manger une gaufre chaude au Nutella – mes préférées –, au bord du quai où, répétait-elle tout le temps, elle avait rencontré l’homme de sa vie, un soir de carnaval.
Ce souvenir est d’autant plus agréable qu’il s’agissait de mon père. Je trouvais ça magnifique de l’entendre parler de lui avec tant d’émotions et d’amour ; comme s’il ne nous avait jamais quittés, comme s’il n’y avait jamais eu cet accident.
Les « étoiles roses », c’est donc un amalgame entre le ciel étoilé de ce soir de rencontre et la couleur des cotillons qui parsemaient le sol comme autant de petites taches de couleur perdues dans la nuit.
Ainsi, je suis là, sur le quai rose, à dix centimètres de la passerelle.
Tout a l’air si parfait. L’air est doux et sucré comme près d’un marchand de barbe-à-papa. Le silence est prégnant, juste froissé par les ailes des oiseaux couche-tard. Oui, c’est comme ça que Papa les nommait. Il savait qu’on avait peur du nom « chauve-souris » qu’on associait automatiquement à « suceur de sang ».
Alors, il avait trouvé la parade, et le soir, quand on se promenait et qu’on en croisait une, mon père nous disait : « Voilà nos amis les oiseaux couche-tard. Vous croyez qu’ils ont la permission de minuit ? ». Et là, nous riions, mon frère et moi, de bon cœur.
Je suis seul. Je n’ai jamais été aussi seul.
Mes sentiments sont confus. Mes pensées embrouillées.
Je ne sens pas mes jambes me porter, je ne sens plus mon cœur battre.
Je sais que je suis sur le point de franchir cette passerelle. J’en ai tellement envie.
Soudain, le brouillard s’épaissit. Il plonge mes pieds dans un nuage de coton.
Je ne les vois plus ; je n’arrive pas à les bouger.
Je sais que je suis à peine à dix centimètres de la passerelle. Je sais qu’il est possible, en un pas de la franchir et d’assouvir ma curiosité.
Mais je ne bouge pas. Mon frère et moi jouions souvent à un jeu. Il s’agissait d’attacher nos jambes au niveau des chevilles et de franchir le plus rapidement possible la passerelle. Bien sûr, mes parents n’étaient pas au courant. Trop dangereux. Il y avait le risque de tomber à l’eau, de se cogner et de se noyer, la ficelle encore aux pieds.
« Pas peur » répétait toujours mon frère. Moi, j’étais le plus trouillard.
Je traversais tout doucement la passerelle, avec une prudence à toute épreuve.
Alors, évidemment, c’est mon frère qui gagnait à chaque fois.
Une fois arrivé de l’autre côté de la passerelle, il criait haut et fort : « Youki youka, je suis meilleur que toi ! ».
Cela me mettait dans une rage folle.
Je lui répétais qu’un jour, il tomberait et se ferait très mal et que là, je le dénoncerais aux parents.
Des mots en l’air. Je n’aurais jamais fait ça.
Je suis toujours là, au bord de la passerelle. Je ne vois rien mais j’entends une voix soudain.
Le bruit est faible mais gonfle de plus en plus, jusqu’à parvenir à mes oreilles comme un roulement de tambour.
Mon sang se glace. « Youki, youka, je suis meilleur que toi ! ».
C’est bien lui. C’est mon frère.
Par réflexe, je tente d’avancer. Mes pieds restent fixes.
Il est encore de l’autre côté et moi, toujours planté là, impuissant.
Le son de sa voix disparaît peu à peu, jusqu’à ne plus ressembler qu’à l’écho étrange d’un être familier.
Je suis à nouveau seul. Mon père m’a dit une fois : « Sache que tu n’es pas seul dans la vie. Je serai toujours là pour toi. Tu ne me voies pas mais je t’entends. Tu m’oublies mais je pense à toi. Tu as peur mais je te protège. Je suis là. »
Je me souviens du jour où il m’a dit ça.
C’était vraiment tout bête. Jour de soldes dans les rues marchandes de ma ville.
J’étais avec mes parents. Moi, je n’avais pas envie de les accompagner dans les magasins de grands. Je voulais absolument pénétrer dans ce fantastique magasin de jouets où, en façade, il y avait marqué : « Entrepôt privé du Père Noël ».
J’étais impressionné. Pénétrer dans l’antre du Père Noël était devenu une obsession.
Cependant, mes parents n’appréciaient pas du tout mes caprices et m’avaient clairement exprimé qu’ils allaient d’abord faire leurs courses d’adultes, et que seulement après, si j’étais sage, on irait peut-être dans ce fameux magasin.
Bien que la proposition eût pu paraître honnête, je ne fus pas de cet avis.
Je me suis alors volontairement égaré dans la foule des gens pressés par la fièvre acheteuse et me suis dirigé vers le magasin de mes rêves. Enfin, j’ai essayé.
Au bout de quelques mètres, je n’ai plus su où j’étais. Je me suis alors assis, dans un coin de rue, la tête entre les jambes, les larmes inondant mes genoux.
Au bout de quelques minutes qui m’ont paru des heures, j’ai senti quelqu’un me tapoter l’épaule. C’était mon père. Il avait un regard mêlé de colère, de soulagement et d’amour.
J’ai eu droit à une punition le soir venu. Cependant, avant de me coucher, mon père m’a dit cette phrase. Depuis, elle m’accompagne dans les moments heureux et douloureux.
C’est d’ailleurs la dernière phrase que j’ai entendue de la bouche de mon père.
C’est ce soir-là que, ayant reçu un coup de fil de son père déprimé par son divorce, il a décidé de quitter la maison. Il est allé remonter le moral à mon grand-père qui vivait sur une péniche, celle au bout de la passerelle où on jouait si souvent.
Je suis au bord de cette passerelle où mon père a glissé et s’est brisé la nuque.
Le nuage qui entourait mes pieds se dissipe peu à peu. Je retrouve l’usage de mon corps. Je sens mon cœur taper dans ma poitrine.
« Non, ce n’est pas l’heure de la franchir ! ».
Tout est blanc autour de moi, je suis sous perfusion, j’ai vingt ans et ma mère pleure de joie.

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