Le pacte

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Ils ont frôlé nos terres un soir d’hiver. Je m’en rappelle comme si c’était hier. J’avais alors une quinzaine d’années et pendant que j’aidais maman dans les plantations, deux mystérieux individus ont fait leur apparition dans notre salon. Ils ne ressemblaient à rien de ce que j’avais pu voir auparavant. De leur peau verte parsemée de boue se dégageait une odeur nauséabonde. Leurs pieds noircis et gonflés étaient tels que la gangrène semblait s'y être installée depuis plusieurs années. Prises de peur, maman et moi retenions notre souffle, n’osant pas bouger. Soudain, les deux intrus se penchèrent sauvagement sur nous. Saisissant par le bras, ils nous conduisirent à l’extérieur de la maison. Maman et moi tentions de fuir, mais les forces herculéennes qui nous serraient contre elles ruinaient tout plan d’échappée. Nous aurions voulu crier mais les mains putrides posées sur nos bouches nous plongeaient de force dans le silence, telles de vulgaires poupées de cire. Nous marchâmes comme cela pendant une vingtaine de minutes avant d’arriver devant une immense carcasse blanche creusée dans laquelle on nous fit entrer. Une fois assise à l’intérieur, Maman prit ma main pour me rassurer. En vain. Les questions tournaient en boucle dans ma tête. Qui étaient-ils ? Que nous voulaient-ils ? Et surtout, pourquoi s’en prendre à nous ? Nous vivions correctement mais n’étions pas aisées pour autant. Qu’auraient-ils à nous soutirer ? Et s’ils n’obtenaient aucune richesse de notre part, que nous feraient-ils ? Une secousse me sortit brutalement de mes funestes pensées, le corps de ferraille remuait. Je me précipitai vers l’un des hublots qui nous encerclaient pour comprendre ce qu’il se passait. Je ne vis rien de plus d’abord qu’un paysage sombre. Puis, je baissai les yeux et fus saisie de stupeur. Dans le faisceau lumineux du colosse, l’on pouvait apercevoir une petite cabane s’éloigner doucement. Au centre de celle-ci trônait un magnifique palmier. Cette bâtisse, je la connaissais bien. C’était la mienne. Nous l’avions construite avec Papa quelques années plus tôt. Mon souffle se rompit. Au choc de voler comme je l’avais toujours rêvé, s’ajoutait la peur de ne plus jamais la revoir.

Le voyage dura un temps qu’il m’est impossible à définir, mais cela me parut long. Tout le trajet, Maman me fredonnait les chansons douces que nous écoutions le soir lorsque j’étais petite. Sa voix tremblait un peu. Puis nous avons atterri. On nous a alors demandé, d’un geste, de nous lever. On nous a bandé les yeux et amené vers la sortie. Je me souviens de l’air qui me fouetta le corps à ce moment. Un de ses vents secs et glacials qui vient mordre vos doigts et brûler vos joues avant de s’engouffrer dans vos poumons pour vous couper la respiration. L’oxygène que nous inhalions nous faisait suffoquer. Autour de nous, s’exerçait une agitation phénoménale. Des éclats de voix, des applaudissements... Un tumulte auquel nous n’avions, évidemment, jamais fait face auparavant. Le cache, mal serré sur mes yeux, s’affaissait un peu me laissant parfois entrevoir la scène horrifique. Nous étions entourées de millepattes à forme humaine, leur centaines de bras tendus, vociférant à en faire sauter nos tympans. Une dizaine de lunes paraissait également dans le ciel, éclairant ainsi les curieux êtres qui nous accompagnaient. Eux, nous ressemblaient plus ou moins. Leurs visages étaient juste plus ridés, durs et fermés. On nous abandonna finalement dans une pièce pour la nuit.

Le lendemain, on sonna à la porte. Il s’appelait Martin. Je ne peux exprimer le soulagement que je ressentis en m’apercevant qu’il parlait notre langue. Martin nous demanda si nous voulions petit-déjeuner. Affamées, nous fûmes bien obligées d’accepter. Que la nourriture était bonne ! Des croissants frais, un jus exquis et d’autres douceurs si délicieuses. Nous nous étions régalées. À la fin du repas, Martin nous invita à sortir. Maman n’avait pas vu les atrocités de la veille et accepta donc malgré mes regards insistants pour lui faire comprendre que ce n’était pas une bonne idée. Ne voulant pas la laisser seule, je la suivis. Dans les rues, les millepattes s’étaient changés en hommes et en femmes et je découvrais que la dizaine de lunes que j’avais vue la veille n’était autre que la lumière de simples lampadaires. Maman commença à poser quelques questions à Martin.
-Où sommes-nous ?
-Sur Terre.
-Ah non ! La Terre je la connais. C’est une planète peuplée d’êtres fabuleux, d’oiseaux colorés et de lacs à n’en plus finir. Où sont passés les arbres, la faune et la flore ? Non, je ne vous crois pas ! Pour la dernière fois je vous le demande : où sommes-nous ?
Le ton de Maman s’était durci.
-Sur Terre ! Répéta, sûr de lui, Martin.
Maman s’énerva.
-Bon si vous refusez de nous indiquer où nous sommes, peut-être accepteriez-vous de nous dire pourquoi nous y sommes.
Martin fronça les sourcils et d’un ton énigmatique murmura :
-Ça, vous allez très vite le savoir...

On approchait lentement d’un grand bâtiment blanc qui n’avait rien à voir avec les autres. Lumineux, il jurait avec le reste de la ville triste et maussade. On y entra et après quelques instants nous fîmes face à un petit bonhomme tremblotant. Quand il nous vit, il sourit instantanément. C’était un des premiers sourires qu’on avait eu à voir depuis notre arrivée. Il salua poliment Martin qui servait dès lors de traducteur, avant de se tourner vers nous et s’exclamer guilleret :
-Bienvenus mes amis ! Vous avez fait bon voyage ?
Maman et moi restions muettes. Le petit bonhomme comprit alors qu’il était l’heure des explications. Après s’être raclé la gorge, il commença son récit :
-Voyez-vous, sur Terre nous avons tout. Des lits confortables pour dormir, des dîners somptueux, des machines pour nous servir mais ils nous manque quelque chose. Quelque chose que vous possédez et qu’il nous est pour le moment impossible d’acheter ou de construire.
-Quoi ? Demanda Maman.
Votre biodiversité, votre nature, votre air ! Nous en manquons ici, et vous en avez à foisons chez vous. Alors nous vous avons fait venir pour vous proposer un pacte...
-Et pourquoi nous précisément ? questionna Maman, nous sommes plusieurs sur nos terres.
-Mais il n’y a pas que vous, voyons ! Nos militaires ont ramené tout votre peuple ici, déclara l’homme.
Maman chercha de tous les côtés des signes de vie de ses amis, ce qui le fit éclater de rire.
-Ils sont à divers endroits, tout comme moi. Ce que vous voyez là n’est qu’un hologramme. Il est mieux que nous soyons chacun en petit comité, n’est-ce-pas ? Bon, le marché que j’ai à vous proposer maintenant est de la plus haute importance. Écoutez-moi bien. Nous sommes trop sur Terre, nous n’avons plus de ressources, plus d’air pur. Avec vos connaissances, cela ne sera pas un problème pour vous de recréer un climat convenable ici. Nous, nous n’en avons plus la force. Nous vous léguons tout ce que nous possédons, toutes nos richesses, nous vous donnons la Terre en échange de vos terres. Non partirons sans rien. Nous vivrons comme vous et nous serons en contact permanent si bien que si l’un de nous commet malgré cela une erreur, vous soyez à même de nous corriger. Ainsi dans deux ou trois ans, nous reviendrons et vous repartirez chez vous avec ce que vous voudrez. Vous êtes notre dernier espoir. La foule ne vous a pas tant acclamées pour rien à votre arrivée.

Le marché était alléchant et un vote fut lancé peu de temps après. Sûre qu’elle pourrait sauver la Terre et s’enrichir au mépris de ces terriens ignorants, la majorité accepta. On commença vite le travail et au bout de deux mois, la Terre semblait encline à un nouveau souffle de vie. On fêta cela, heureux, sans pourtant arriver à joindre les terriens. On y prêta pas tant attention, jusqu’à ce qu’un soir, en allumant la télévision, nous comprîmes l’ampleur de notre erreur. Sur l’écran, on pouvait voir un engin de chantier démonter une petite cabane au centre de laquelle trônait un magnifique palmier.
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Tnomreg Germont · il y a
Super !!!!!
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Lise Frochel · il y a
Génial! Merci Mabe, c'est un très beau texte très bien écrit, l'histoire est captivante, et fait hélas un peu écho à notre réalité.
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Arnaud-Christ EKONE · il y a
Mabe, très beau texte.
J'ai vraiment aimé te lire.
C'était très digeste,un vrai délice.
Bravo, tu as mon soutien.
Je te convie à me lire et voter "Les cieux, la cime et la prairie".
https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/les-cieux-la-cime-et-la-prairie

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Mabe01 · il y a
Merci pour votre message, j'ai beaucoup de lectures en retard mais je n'oublierai pas d'y passer !
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Brandon Ngniaouo · il y a
Très beau texte, jai aimé, surtout vos descriptions. Courage à vous , Vous-avez ma voix.
Je vous prie de me soutenir en allant voter pour mon texte en compétition pour le prix des jeunes auteurs.
https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/la-chose-11
J'adoreraiségalement lire vos commentaires avisés qui m'aideront à me parfaire

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Mabe01 · il y a
Une compétition sur un thème intéressant, j'y passerai ! (j'y ai également déposé un court texte si le coeur envie vous en dit !)
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Eric diokel Ngom · il y a
C'est juste magnifique .bien structuré et originale. J'ai voyagé avec un vocabulaire de haut niveau tu a les voix. Pour me soutenir voici le lienhttps://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/au-commencement-etait-lamour-2
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Mabe01 · il y a
Merci, mais cette oeuvre n'est plus en compétition...
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Marie Juliane DAVID · il y a
Votre texte est très mystérieux.
Vous avez bien mené votre histoire.
J'espère vous voir aller encore plus loin dans les jours à venir. Pour le moment, continuez à explorer et à exploiter votre talent.
Cela m'a fait un très grand plaisir de vous lire et merci d'avoir visité ma page récemment. :)

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Sgr Td · il y a
Félicitations, beau texte ! Limpide et cohérent. Vous avez mes voix.
Je vous invite de parcourir le mien, si vous avez un peu de temps.
https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/le-crime-d-avoir-touche-mon-mari

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Eva Dayer · il y a
Un récit original.
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Plumazur · il y a
Bon courage pour cette dernière partie !
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Mabe01 · il y a
Merci !
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Blandine Rigollot · il y a
Soutien très volontiers renouvelé !
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Mabe01 · il y a
Merci !!