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Le mirage du progrès

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La brume, c'est cette chose insondable qui nous fait sentir humain. Ressortir les prémices de l'instinct animal avec cette fraîcheur qui annonce son arrivée. La brume, c'est ce sentiment d'insécurité face à l'inconnu, à l'inévitable et à l'imprévisible. La brume, c'est tout un monde obscur, passif, qui s'insinue en nous pour nous cannibaliser de l'intérieur et nous modeler à son image. Cette brume-là était faite d'un genre tout particulier. Cette brume-là annonçait la fin d'une ère en même temps que le début d'une nouvelle époque. Cette brume-là allait mettre à mal tout un modèle économique, politique et écologique qui, bien que vacillant, existait depuis des dizaines d'années. Si certains adeptes d'un retour aux sources l'avait prévu sans en avoir des preuves tangibles, ils étaient bien loin de la vérité. Cette brume, annoncée moins de 24 heures avant son arrivée, emporterait tout sur son passage: progrès technologiques, scientifiques, digitalisation et numérisation d'un monde trop souvent passible de ne vivre que sous la forme d'octet et de pixels. Cette brume allait soumettre à rude épreuve notre civilisation, nos modèles de pensées présents et à venir, nos espérances. Elle s'abattit tout d'abord sur les États-Unis, vitrine rutilante de l'âge d'or digital. Le temps qu'elle rejoigne le vieux Continent, nous n'étions au courant que de très peu de choses, les communications ayant été coupés avec la superpuissance américaine. Lorsque la brume lécha le golfe du Portugal, tous les Européens retinrent leur souffle. En moins de 3 heures, le brouillard sépulcral recouvrait la plus pernicieuse des inventions de l'homme de son voile funeste, lui refusant ainsi le droit de dévoiler à l'Orient ce qui l'attendait. L'Internet mourut dans un râle mutique, comme mis en sourdine par un virus puissant qui l'empêcha d'ébruiter sa peine et son déclin. Les télécommunications suivirent dans la foulée, entravant la volonté de l'homme d'expliquer à son prochain ce à quoi il devrait faire face. Le laissant ainsi dénudé, retournant à l'âge de pierre, ne sachant que faire de ses dix doigts privés de frapper sur un clavier.
Lorsque la brume se retira quelques heures plus tard, elle avait emporté dans sa course folle les relents putrides d’une humanité désolidarisée de son prochain. Le confort électronique et numérique qu’elle avait annihilé en l’espace d’une caresse était un remède miracle à l’individualisme de l’homme. Malgré des premières semaines teintées de rage et de violence, le monde fut enclin à accepter cet état inaltérable des choses, conscient de son impuissance face à une nature l’ayant rappelé à l’ordre. Les contacts humains remplacèrent peu à peu les réseaux sociaux, la photographie fit un bond gigantesque en arrière, obligeant ainsi l’artiste à choisir la qualité du cliché à la multitude des prises de vue, forçant ainsi son regard à apprécier de nouveau le monde qui l’entourait, l’entraînant dans une quête du beau. Le spectacle vivant et le théâtre vécurent un nouvel âge d’or et suscitèrent un incroyable engouement, le public recherchant à travers l’art de la scène une échappatoire à son malheur et un substitut au cinéma, sombré dans l’oubli à l’instar des icônes du 7ème art, dépouillées de leur fragile carapace de charisme et de glamour. L’entraide, le partage, la coexistence, des termes galvaudés jusqu’alors reprirent leur place dans l’inconscient collectif.
Après plusieurs mois d’observation douloureuse, les écologistes conclurent rapidement à un nouveau bouleversement de l'écosystème lié à notre surconsommation des ressources naturelles terrestres. Les esprits scientifiques n’apportèrent que des théories vagues, désillusionnés dans leurs rêves de grandeur de l’homme, de la conquête spatiale et de l’avancée de la recherche médicale. Quand aux plus superstitieux et croyants, ils y virent l’exercice d'un pouvoir divin, sorte de parenthèse pacifique avant un jugement plus catégorique. Quoi qu'il en soit, et quelque soit les croyances de chacun, tous s’accordaient à penser qu’il ne s’agissait que d’un premier acte mystique dont la provenance, naturelle ou surnaturelle, était chargé de les remettre dans le droit chemin.
63 ans plus tard, l’homme s’était redressé du coup porté par la brume qui lui avait rompu tous ses repères. Il était même parvenu à redresser la tête et à bomber de nouveau le torse face à l’adversité. 63 ans plus tard, un gardien de phare, propriétaire d’un enfer au large de l’Océan Pacifique, fut le premier témoin de la réponse faite à l’homme face à ce nouveau déploiement de courage et de persévérance. 63 ans plus tard, au large d’un horizon infini, se découpait à nouveau la brume.

PRIX

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Max Delvo · il y a
J'ai eu la chance de votre passage sur mes pages, monsieur, et je découvre ci-dessus un texte très construit, précis, et dont on pourrait être envieux. je ne vous connaissais pas mais cette erreur est désormais comblée; Je peine à lire tous les textes qui sont proposés et je le regrette régulièrement. Je suis maintenant abonné sur votre page et espère ainsi avoir plus de chance de vous suivre.
Merci bonne soirée.

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Johnny Carpentier · il y a
Merci beaucoup.
C’est vrai qu’il y a pléthore de très bons écrits perdus dans la masse foisonnante du site.
J’essaye de piocher au hasard assez régulièrement et suis heureux de faire de très belles découvertes comme votre texte.

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Richard Laurence · il y a
Encore un grand bravo pour ce texte !

Il y a, dans cette finale, des textes de moins bonne qualité, mais le système de votes est ce qu'il est et cela fait partie du jeu... Ce système est un bon système parce qu'il récompense les gens qui votent et font des commentaires sur les textes mais il a aussi un effet pervers : il ne reflète pas réellement les goûts du public.

Je vous invite donc à venir prolonger le plaisir en participant à la "sélection du public" du Festival Off, sur le forum : http://short-edition.com/fr/forum/la-fabrique/imaginarius-2017-le-festival-off

Que la fête continue et longue vie au prix Imaginarius !

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Maour · il y a
Oui alors j'ai trouvé ça bien et je suis plutôt d'accord avec ce que j'ai lu plus bas, ce serait un bon prologue, une belle amorce pour un roman... C'est le côté très solennel qui fait ça je crois. Mes votes! Et une invitation à rencontrer le Petit Poucet : http://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/la-veritable-histoire-du-petit-poucet
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Adeline Délie-Platteaux · il y a
Votre idée m'a beaucoup plue. Tellement que j'aurais apprécié rentrer plus avant dans cette histoire de retour en arrière provoqué par la brume. Si vous avez envie d'écrire un roman, l'intrigue est toute trouvée :). Mes votes.
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Yann Olivier · il y a
Une brume qui fait voir.
J'aime. Je vote.
Je suis aussi en compétition :
http://www.jeuneafrique.com/mag/500820/economie/entreprises-pourquoi-les-groupes-internationaux-renoncent-a-lafrique/

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Richard Laurence · il y a
Un très beau texte !
Si vous souhaitez un commentaire précis et argumenté, n'hésitez pas à demander et, de même, ne vous gênez pas pour venir commenter, critiquer ou même détester ma "Frontière de brumes"...
Tous mes vœux pour cette nouvelle année !

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Johnny Carpentier · il y a
Merci pour votre commentaire et votre vote.
Cependant, je voudrais soulever un point, c'est celui qui sous-entend que je souhaite absolument un avis sur les œuvres que je poste.
Si l'un de mes écrits touche le lecteur d'une manière ou d'une autre, libre à lui de me laisser un avis précis et argumenté. Ou au contraire un simple mot d'encouragement (s'il a détesté, nul doute qu'il ne perdra pas une seconde de plus son temps à poster un commentaire si tant est qu'il soit allé jusqu'au bout de sa lecture).
Loin de moi l'idée d'être méprisant, juste un coup de gueule qui, en cette nouvelle année, avait besoin d'être clamé.
Désolé que ça tombe sur vous.
Je vous souhaite mes meilleurs vœux et, pour contrebalancer ma bousculade, viendrait vous faire un avis argumenté sur votre oeuvre que j'ai lue ce matin.

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Richard Laurence · il y a
Petit coup de gueule de début d'année... qui me donne l'occasion de vous expliquer la nature de ma démarche. ^_^ Je comprends qu'elle puisse surprendre mais le fait est que je passe beaucoup de temps à essayer d'exprimer des avis constructifs sur les œuvres, au-delà du simple j'aime/ j'aime pas, qui fait toujours plaisir mais ne fait pas vraiment avancer dans la pratique de l'écriture. Or, j'ai parfaitement conscience que tout le monde n'est pas là pour ça et c'est pourquoi je demande la permission avant de poster un commentaire plus précis sur les œuvres. Donc je ne sous-entend rien du tout : je vous demande seulement si vous êtes intéressé ou non par un avis détaillé, et j'en profite pour vous faire savoir que, de mon côté, je ne demande pas mieux que de recevoir vos conseils et avis pour savoir plus précisément ce qui vous a plu ou moins plu dans mon texte et ce que je pourrais éventuellement améliorer. Voilà cher Johnny, j'espère que, présentée de cette façon, ma démarche aura su gagner votre sympathie... Mais ne vous sentez pas obligé de me faire un avis pour autant : si vous avez déjà lu mon texte et qu'il ne vous a rien inspiré, ne vous forcez surtout pas pour me faire plaisir... Pour moi, c'est surtout le plaisir d'échanger sur les œuvres qui importe... et j'accorde beaucoup d'importance au fait que ce soit un plaisir partagé et non à sens unique ;)
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Johnny Carpentier · il y a
Je comprends mieux votre façon de voir les choses et respecte cela.
Je suis donc tout à fait ouvert à un avis de votre part concernant mon TTC.
D'autant plus qu'entre temps, j'ai eu l'occasion de lire celui que vous avez laissé sur "Les champs rédempteurs" et qu'il est très pertinent et argumenté.
Merci à vous d'avoir pris le temps de m'expliquer votre démarche.

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Richard Laurence · il y a
Merci Johnny, malheureusement, je n'ai pas beaucoup de temps pour vous faire un retour aussi détaillé. Ce que je peux vous dire, c'est que vous traitez là un thème qui m'est cher : celui du mirage de la civilisation ou plutôt de l'aveuglement de l'homme civilisé qui ferait bien de ne pas oublier d'où il vient mais qui ne peut pas s'en empêcher. De ce point de vue, l'idée de cette brume apocalyptique qui vient remettre les compteurs à zéro me plait bien. Et vous décrivez admirablement le processus de déconstruction qui s'opère dans la civilisation. Avec l'image de cet homme "propriétaire d'un enfer" vous nous laissez fugacement entrevoir un monde totalement repensé, encore pire que le nôtre, et on aimerait en voir plus que ce bref coup d’œil.
Mais par contre, j'ai trouvé votre texte vraiment très abstrait : par exemple, on ne sait pas qui parle. Vous qui êtes fan de Lovecraft, je vous conseille de lire l'excellent texte de PDB "Les Ecophages" (sur ce site) pour vous rendre compte de l'importance d'avoir au moins un narrateur, un personnage qui nous raconte l'histoire, pour qu'elle soit incarnée, ancrée dans la réalité du monde que vous créez. Un narrateur, c'est un minimum à mon avis. Mais si vous le souhaitiez, vous pourriez développer encore beaucoup plus largement votre univers en y ajoutant une intrigue, des personnages, du suspense, etc. Mais l'idée est vraiment excellente donc cela vaudrait le coup d'intégrer des personnages à cet univers apocalyptique !

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Johnny Carpentier · il y a
Effectivement, l'absence de narrateur peut être regrettable. Mais ce côté abstrait est en partie voulue car la brume elle-même est insondable. Et je souhaitais conserver cet aspect dans l'écriture.
Merci pour vos conseils d'écriture mais aussi de lecture ;)

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Richard Laurence · il y a
P.s : je viens de découvrir une technique ultra simple pour créer un narrateur dans le texte "Brume" d'Oniris : comme votre texte, c'est un récit assez abstrait et on ne sait pas du tout qui parle... jusqu'à la chute où l'on découvre, en trois mots, qui est le narrateur ;)
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Klelia · il y a
Une brume qui déclenche un cataclysme digital inversé nous faisant revenir en arrière... certainement ce qui pourrait arriver de pire dans notre monde superultrasupraextra... connecté !!!
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Coraline Parmentier · il y a
Une brume pleine de significations. Très parlant et inspirant, vous avez mes voix ! Si vous voulez traverser une brume magique le temps de lire mon royaume embrumé, bienvenue : http://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/le-royaume-dans-la-brume
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Pascal Depresle · il y a
Une brume chargée de symboles. Mes voix. Si le cœur vous en dit mon univers vous est grand ouvert (L'héroïne - Tata Marcelle).
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