3
min

Le messager

Image de Cyril Jorais

Cyril Jorais

1270 lectures

68

Finaliste
Sélection Jury

Au téléphone, la secrétaire médicale m'apprit que notre médecin de famille se trouvait en congés. « Pour une quinzaine » ajouta-t-elle. Je ne devais pas m'inquiéter pour autant puisqu'un jeune docteur « très compétent » le remplaçait. Elle me demanda si cela me dérangeait, je répondis que non et nous fixâmes un rendez-vous.
Là-haut, dans la chambre du premier étage que nous réservions jadis aux amis en visite, Jacques me quittait. Il s’en allait calmement, les bras étendus le long d'un corps absent, les yeux ouverts sur rien, pareils à deux balises éteintes.
Le docteur arriva le lendemain à heure dite. Il était assez jeune et paraissait sortir à peine de la faculté. Il me salua bien poliment et désira voir Jacques sans tarder. Je le conduisis à la chambre qui était celle de mon époux depuis de longs mois déjà. Le visage du docteur, serein et volontaire jusque là, changea alors brusquement. L'hésitation s'y était gravée en l'espace d'une seconde... Une virgule, peut-être, dans la phrase que le jeune homme s'apprêtait à dire pour me rassurer.
Avait-il été saisi par l'odeur ?
Âcre, puissante, pas forcément désagréable mais tenace.
Il demeura immobile un instant. Il regardait Jacques. Il comprenait. Enfin, il s'avança, posa sa sacoche sur le rebord du lit et saisit la main toute sèche de mon mari qui se referma sur la sienne. Le docteur en parut étonné mais la surprise ne dura pas. Les deux mains se gardèrent un moment. J'ignore ce qu’il a pu y voir mais pour moi, ce fut très clair : Jacques, par cette ultime pression des doigts, demandait au docteur de ne pas s'acharner à sauver une vie dont il ne voulait plus.
Le docteur retira sa main. Il piocha quelques instruments dans son sac et s'appliqua à exécuter les gestes appris. Au stéthoscope, il écouta faiblir le cœur de Jacques : le murmure d’une vie engloutie dans les derniers replis du temps.
Le docteur prit la tension puis il rangea son attirail, examina encore, palpa comme pour se persuader que quelque chose restait à faire.
Tout ce temps, je demeurai à la porte, partagée entre la pénombre de la chambre et la lumière radieuse qui s'écoulait des deux fenêtres du couloir : je me regardais devenir veuve. Peut-être avais-je l'âge qu'il fallait pour cela mais je ne m'y faisais pas. Certes, j'avais eu le temps d'y penser, de me faire à l'idée, comme on dit. Ces derniers mois, j'étais passée par tous les stades de la douleur, le refus, la colère, le chagrin. Seule me manquait encore la résignation. Elle allait venir, je n'en doutais pas. Peut-être était-elle même déjà là. A quoi reconnaît-on que l'espoir vous quitte ?
Je n'en sais toujours rien.
A présent le jeune homme me parlait. Quelques phrases aux accents doctes pour habiller le silence, meubler le vide. Mais sa voix chevrotait et ses mots déraillaient. Je regardais ses mains en mouvement et celles, immobiles, de Jacques. Je pensai au court instant où elles avaient été réunies. Ma gorge se serra.
Nous descendîmes à la cuisine. Je proposai au docteur un verre qu'il refusa. Nous nous assîmes et le jeune homme rédigea à mon attention une ordonnance inutile « du Primasol, pour dormir » me dit-il sans lever les yeux.
Savait-il seulement que les vieux ne dorment pas, même sous médication ? Ils s'assoupissent dans une boule de coton sans rêve et se réveillent presque aussitôt. Ils ne font qu'attendre. Ils surveillent, ils épient, ils s'inquiètent. La peur, voilà bien le dénominateur commun des vieux. Le docteur ne m'avait pas encore parlé de l'état réel de Jacques. Il attendait sans doute le moment propice pour le faire. Nos regards se croisèrent à la dérobée. Il me posa des questions anodines auxquelles je répondis avec paresse. Il entrecoupait chaque mot d'un silence qui le plongeait dans la gravité. Son visage tressautait par endroit. Visiblement, il semblait nerveux. Puis, le jeune homme a posé un instant les yeux sur moi et les mots ont surgi à l'improviste, évacués dans la hâte :
« Votre mari va mourir... Je crois... Je crois qu’il n’y a plus rien à faire. »
Il a baissé la tête. Il semblait envahi par la honte de n'avoir pu que constater. C’était tout. En une seconde, il avait refermé toute ma vie et je ne lui en voulais pas.
D'autres paroles furent prononcées mais cela n'avait plus d'importance. Le docteur n'insista pas. Peut-être comprenait-il qu'à mon âge, les blessures qui s'ouvrent n'ont pas le temps de se refermer. Nous ne parlions plus. Le silence, haché par le tic-tac de l'horloge, nous unissait mieux que tout.
Puis le jeune homme m'a tendu la main, a serré longuement la mienne. Je l'ai raccompagné vers la sortie. Dehors, le parc scintillait sous un soleil insolent. L'ombre portée des murs semblait jouir d'une profondeur nouvelle. Tout était calme, tranquille et rassurant. Par la fenêtre de la cuisine, je regardais le docteur rejoindre sa voiture. Un bref instant, il se tourna dans ma direction.
Le lendemain, très tôt, Jacques mourait.

PRIX

Image de Automne 2015
68

Un petit mot pour l'auteur ?

Bienséance et bienveillance pour mot d'encouragement, avis avisé, ou critique fine. Lisez la charte !

Pour poster des commentaires,
Image de Claudine Lehot
Claudine Lehot · il y a
C'est triste mais c'est la vie !
Image de Bruno Malivert
Bruno Malivert · il y a
C'est très simple et poignant. Bravo.
Aimerez-vous ce récit de départ vers l'autre monde, lui aussi ?
http://short-edition.com/oeuvre/tres-tres-court/le-jour-et-l-heure-2

Image de prijgany prijgany
prijgany prijgany · il y a
Excellent texte = un vote. Ecriture simple, fluide. Peut-être verras-tu un intérêt à approcher mon trou de près. http://short-edition.com/oeuvre/tres-tres-court/le-trou, ou (et) un texte qui parle un peu de ce que tu évoques là ; "la morgue" ça s'appelle. Bonne journée à toi, Cyril.
Image de deleted
Utilisateur désactivé · il y a
Je viens de découvrir ce récit et je n'ai qu'un mot à vous dire : c'est tout simplement excellent.
Tout est suggéré, effleuré avec un tact et une pudeur inouie.
On entre immédiatement dans ce court récit, je ne sais quoi dire...magnifique!

Image de deleted
Utilisateur désactivé · il y a
Pénétrant...et fort.
Image de Rosine •
Rosine • · il y a
Magnifique, mon vote in extremis ...
Image de Marine Azur
Marine Azur · il y a
Mon vote pour ce très beau texte ! Merci !
Image de J.M Capu
J.M Capu · il y a
Réaliste et beau , on ne peut qu'être touché .
Image de Santiago Cuervo
Santiago Cuervo · il y a
Bonne chance pour la finale. +1
Image de Renise Charles
Renise Charles · il y a
Une écriture magnifique. Bonne route pour cette finale. +1

Vous aimerez aussi !

Du même auteur

NOUVELLES

— Où vas-tu ?Je n’ai rien répondu. J’avais tout préparé depuis longtemps, tout vérifié, mais je n’ai pu m’empêcher, pendant qu’elle prenait une douche, de jeter encore un ...

Du même thème