Le message

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" L'accent circonflexe est l'hirondelle de l'écriture." Jules Renard  [+]

Le ciel était gris et menaçant.Il commençait à pleuvoir.Une goutte glissa sur le pare-brise et dessina une lettre, puis une autre.

Lorène arrêta le moteur de la voiture et se gara sur le bas-côté. En route comme tous les matins pour se rendre à son travail, elle était un peu en retard mais le phénomène étrange qui avait lieu devant ses yeux l'intriguait Elle se dit que c'était le vent et la vitesse de la voiture qui poussaient les gouttes de pluie dans des directions différentes et faisait ressembler leur trajet à des lettres, mais cela commençait à ressembler à un mot, elle voulait vérifier.

La première lettre , un F majuscule, Lorène ne l'avait pas vraiment remarquée, absorbée par la conduite ; Le vent avait bien dû pousser deux gouttes plus légères horizontalement

Le A attira son attention quand la petite barre transversale s'intercala exactement entre les deux obliques jointes en haut .

Puis ce fut la goutte pourtant assez grosse et lourde, qui s'immobilisa comme point sur le I qui lui fit comprendre qu'un message se formait et elle avait décidé de s'arrêter pour voir.

Quand la goutte suivante se tortilla comme un petit serpent pour former un S, rapidement suivie d'un tiret , et du mot LE, lettres « bâtons », comme disait son fils de quatre ans, Lorène n'eut plus de doute : Le ciel lui adressait un message :

FAIS-LE

D'elle -même, Lorène ajouta mentalement un point d'exclamation à la fin de cette injonction céleste.

Bon sang ! Qui pouvait bien savoir ce qu'elle avait à faire ?

Elle avait tant de choses à faire dans une journée, domestiques, maternelles ou professionnelles. Et tant de choses en retard d'être faites d'ailleurs. Laver les rideaux du salon, remplir sa déclaration de revenus, tondre la pelouse, signer le cahier des enfants....rendre ce dossier si complexe à son patron...mais au fond d'elle-même, Lorène savait déjà que le ciel ne lui demandait pas quelque chose de cet ordre-là.  

Lorène redémarra et inséra de nouveau la voiture dans la circulation, perdue dans ses pensées.

Le début de sa journée de travail se passa comme à l'accoutumée. Accueillie par son patron avec un regard appuyé sur sa montre, elle poussa sur le bord de son bureau la pile de dossiers qu'il avait pris soin de déposer là à son intention avant son arrivée, avec un petit « post-it » collé dessus :«  à faire ».

Lorène ne put s'empêcher de penser : Encore des choses à faire ! Toujours faire ! Et même le ciel s'y est mis ! se dit-elle, repensant à son message de pluie.

Lorène n'avait pas réellement choisi sa carrière professionnelle. Ses parents lui ayant refusé le financement de longues études d'archéologie (une passion !), elle avait obéi et obtenu son diplôme de secrétaire, sans grand éclat et sans grande motivation non plus. Elle avait épousé l'attaché commercial de la boîte qui l'avait embauchée, un beau parleur et elle venait de lui donner un troisième enfant. Pour l'accueillir, ils avaient fait construire une petite extension de leur pavillon de banlieue, en augmentant un peu la mensualité de leur crédit immobilier. Pour rembourser, ils comptaient sur les primes commerciales de son mari, alors celui-ci ne comptait plus ses heures et Lorène avait donc pris en charge toute l'intendance ménagère.

Lorène faisait quantité de choses dans une journée, mais aucune qui lui plût. Aucune qui l'intéressa, la motiva, aucune qui la combla.

Alors, pourquoi pas....peut-être.... Mais non, Lorène se reprocha immédiatement la pensée fugace qui avait traversé son esprit.

FAIS-LE

Et les enfants ? Que deviendraient-ils ? Bah, elle reviendrait les voir souvent. Son mari ? Lorène était sûre de ne pas lui manquer beaucoup, sauf pour assurer son petit bien-être conjugal quotidien. Ses parents ? Ils critiqueraient forcément son choix, rien d'elle ne leur a jamais convenu.

FAIS-LE

Peut-être plus tard, quand les enfants auront grandi, qu'ils seront plus autonomes....que le crédit de la maison sera complètement remboursé.....

FAIS-LE

Elle pourrait peut-être essayer juste de trouver un autre employeur, un peu plus sympa, qui la considère un peu mieux et la paye un peu plus........

FAIS-LE

Peut-être qu'avec son mari, ils pourraient...

FAIS-LE

FAIS-LE

Lorène se leva, enfila son manteau et prit son sac à main. Elle sortit de son bureau, passa tête haute devant les regards médusés de ses collègues de travail. Elle ignora le ton sec de son patron « Madame Aubert, où allez-vous ? Dans mon bureau tout de suite ! » et rejoignit le parking, le sourire aux lèvres.

Calmement, sereinement, elle prit la direction de l'aéroport.

 

Quelques temps plus tard, son mari reçut un sms sur son téléphone portable. Une photo de Lorène, accroupie dans les cailloux, contemplant dans le creux de sa main, une statuette tout juste dégagée de fouilles archéologiques accompagnait un court message :

JE L'AI FAIT.

L'arrière plan de la photo ne permettait pas de situer l'endroit du globe où Lorène avait décidé de commencer une nouvelle vie.

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