Le juriste

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J’avais fait ce constat: les choses qui sont conformes à l’emploi qu’on leur suppose sont majoritaires. Du moins si l’on ne regarde pas trop en détail.

Il y a aussi des choses qui ne font pas ce qu’elles devraient faire, et parmi ces choses il en est une qui se distingue tout particulièrement des autres. Hélas ! j’ai oublié ce que c’était.

Quant aux choses qui n’ont pas d’usage - les choses dont on ne peut se servir et qui vaguement nous offre un sujet de contemplation - je n’ai pas d’avis à leur égard.

C’est en résumé ma pensée sur les choses.

De ce qu’il y a entre les choses, le vide à proprement parler, c’est là un sujet dont je préfère éviter de débattre. Est-ce le vide ou la matière qui fait l’espace? Vouloir répondre à cette question, c’est le début de la torture mentale.

La torture je laisse ça à quelqu’un d’autre - disons ce type qui entre dans la pièce - et que je connais pas. Il est grand et mince, parle bien, ces gestes sont amples et aisés. Il m’énerve déjà.

Ce type c’est moi. Peu importe en fait. Qu’est-ce que cela change? Si je n’étais pas ce type, un autre le serait, voilà tout. N’importe qui ferait l’affaire.

Moi par exemple. Mais ça - c’est comme l’espace, je préfère éviter le sujet. Je me perdrais en détails obscurs et en explications infécondes. Quand je dis que je pourrais être un autre, on me comprend mal.

“Oui, tu pourrais changer”. C’est exactement ce que je ne veux pas dire. Plusieurs tomes d’ouvrages encyclopédiques ne suffiraient pas à préciser ma pensée.

D’autant qu’il faudrait les écrire, et je ne sais jamais par quoi commencer. En général, je tiens bien le milieu, mais je ne parviens jamais à trouver les premières lignes. Certains m’ont dit : “commence par la fin”. Il y a des gens qui ne réfléchissent pas.

Il y a des gens aussi à qui il manque un soi - une vraie identité. Un jour j’ai demandé à un type : qui êtes vous ? Il m’a répondu : “Mr. Untel, comptable”. J’ai répondu que je voulais pas savoir quel était son métier mais qui il était, lui. Il s’est fâché.

Si on me demandait qui je suis, je serais bien en peine pour répondre. Un jour une femme, belle et sensuelle, respectivement comme le jour et la nuit, approcha ses lèvres carmin près de mon oreille attentive. “Mais qui êtes vous, au fond?” a-t-elle soufflé.

Je n’ai pas d’identité secrète, alors je ne savais pas quoi répondre. J’ai dit simplement : “comptable”. Elle a ri. J’ai dit comptable mais en fait je suis juriste - il m’a semblé sur le coup que je ferai mieux d’imiter le type qui m’avait répondu ainsi.

Au moins je ne prenais pas de risque. Si quelqu’un avait déjà répondu comptable à cette question, c’est que ce n’était sans doute pas totalement inapproprié.

Ce fut ma seule histoire avec une femme. Il faut dire que nous nous sommes mariés et que nous avons vécus huit ans ensemble. Pendant huit ans elle a cru que j’étais comptable. On ne revient pas facilement d’un mensonge sur ce que l’on est.

Lorsque par hasard elle a appris la vérité, je fus dans l’obligation de la tuer. Je ne conseille à personne de tuer quelqu’un. C’est une source d’ennui perpétuel. Tenez lorsque le voisin m’a invité ma femme et moi à dîner chez lui, j’ai dû le tuer aussi.

Je me retrouverais avec deux cadavres sur les bras - dont un imaginaire. Car, je n’ai jamais vraiment eu de femme. Je me suis inventé une épouse parce que mon voisin me parlait toujours de la sienne. Pourquoi n’aurais-je pas de femme moi aussi?

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