4
min

Le Jour des feux follets

Image de Dulac

Dulac

116 lectures

16

Son éditeur furieux l’avait envoyé à la Maison Messiaen à Petichet. Quelques jours de repos et de méditation dans cet espace dédié aux artistes lui feraient sans doute retrouver l’inspiration. « Je vous laisse une chance Bob ! ». « Tu parles d’une chance ! » répondit-il aussitôt dans sa tête. « La Matheysine ? Pourquoi pas la Sibérie ! » Grommelait-il. C’est ainsi qu’un jour de fin d’hiver, sous une giboulée de neige, il descendit de l’autobus la mine contrainte et forcée. Il traîna sa valise et rejoignit 200m plus loin cette maison de grand artiste au bord d’un lac entouré de montagnes. C’est tout ce qu’on lui en avait dit...
Heureusement, il fut accueilli chaleureusement par Samson, pianiste de jazz renommé, et deux de ses élèves. Ils se présentèrent courtoisement dans la senteur d’un café pas assez serré à son goût. Zian venait du Québec, dans le cadre d’échange international d’étudiants Erasmus. Le froid, çà, il connaissait. Lilia, une jeune savoyarde au regard pétillant, n’était pas trop dépaysée non plus. Tous étaient des passionnés. Puis Bob prit ses quartiers dans un studio, dans le pavillon du haut, heureusement bien chauffé. La neige ne tombait plus mais un brouillard épais semblait s’être installé définitivement. « Visibilité 10m !» grogna-t-il. Prenant acte de ces lois de la nature, il tenta de lancer son inspiration une première fois au bout d’un crayon. Sans résultat. «Pour construire ce polar il me faut voir les lieux ! Mais en attendant, profitons-en pour réfléchir. Je suis ici pour cela, n’est-ce pas M. l’éditeur ? Tout au long du voyage j’ai pensé que j’en avais assez de ces polars débiles ! Je suis fait pour écrire autre chose ! » Reprit-il. « Il est temps que j’ose être moi-même. Je dois donner maintenant un sens à chacune de mes histoires. Mon scénario va entraîner le lecteur vers une réflexion, sur un sujet contemporain, au-delà d’un simple suspense. Cette maison en pleine nature en marquera le départ ! ». Ce fut la première étincelle. De là son imagination commença un long marathon. A 21h00, il dut péniblement s’interrompre pour aller faire bouillir quelques nouilles qu’il aspergea de sauce tomate. Puis il se remit à l’œuvre, fixa le mobile original d'une disparition, pour la première fois abordé, mais buta sur les faits. La nuit fut courte...
Au matin, se levant à grand peine, il fut saisi de stupeur. C’était un décor fantastique qui l’attendait en poussant ses volets. Le brouillard avait enfin eu l’idée de se lever, mais, curieusement, seulement au-dessus du lac de Laffrey, gardant les montagnes alentour sous son enveloppe pétrifiée. Un lac lisse comme un plateau argenté. Pas un souffle de vent. Mais ce n’était qu’un calme apparent. Semblant s’être échappés de ses entrailles, des dizaines de petits tourbillons nébuleux restaient posés çà et là, comme les pièces d’un grand échiquier guettant et menaçant à la fois leurs adversaires. Qu’était-il donc réellement en train de se passer ? Entre ces feux follets plus qu’étranges, de bizarres profils noirs se détachaient maintenant, évoluant subrepticement. L’atmosphère irréelle prêtait à toutes les hallucinations. Il eut pris volontiers ces formes pour des espions, ce qui n’était que quelques barques, parfaitement silencieuses, de paisibles pêcheurs. L’envie était trop puissante. Il enfila aussitôt des bottes et s’empressa d’aller mouiller la barque mise à disposition des locataires des lieux. Le froid était vif. Quelques coups de rames et il fût en plein cœur de la magie. Battements de cœur. Le lac était encore gelé le long de quelques rives. Le soleil était tiède. Effroi d’un instant, Bob surprit entre deux fumerolles, au beau milieu du lac, les musiciens qui avaient, pendant ce temps, trouvé des barques au petit port voisin. Mais tous autant stupéfaits par ce spectacle surnaturel, peu de mots leur vinrent. Rêvaient-ils ? Ils échangèrent maladroitement leur émerveillement, avant de se séparer, presque gênés. Les pêcheurs préféraient se tenir vers la rive opposée certainement plus poissonneuse. Bob tira sur les rames et reprit sa direction, se rapprochant lentement d’une lisière de roseaux, espérant découvrir quelque habitant à plumes. Avant d’y parvenir ce fut un claquement d’eau brutal qui retentit à quelques mètres ! De fortes ondes vinrent heurter son bateau, qui se mit à tanguer. Sa curiosité fut plus forte que sa frayeur. Y avait-il personne en danger ? Il se mit à l’écoute, scrutant autour de lui, attendant une suite... qui ne vint pas. Le subit croassement d’une bande de corbeaux déchira cette matinée combien énigmatique. Bien qu’affolé, il tenta alors de s’approcher de l’origine de ce bruit, mais tout était paisible, comme s’il ne s’était rien passé. Les tourbillons vaporeux s’éteignaient petit à petit, aussi mystérieusement qu’ils avaient apparus. Bob regagna la terre ferme, mettant toutes ses forces dans les rames. Il retrouva la maison bleue, inquiet et transi.
Le lendemain à l’ouverture de ses volets, la magie du brouillard avait disparu. Ce furent un ciel bleu et une lumière éblouissante qui jaillirent. De puissantes montagnes blanches apparurent, immobiles. Le roman était loin d’être écrit, mais Bob en avait introduit les bases : « Un promeneur aurait été retrouvé noyé dans le lac, loin du regard des pêcheurs. Ces derniers auraient aperçu des barques et supposé un échange entre les rameurs, servant de suspects, etc... ». C’était au moins la 30ème personne qu’il faisait disparaître pour le besoin de ses ouvrages. Mais pour la première fois, comme il l’avait décidé, l’intrigue n’était plus une sempiternelle histoire de vengeance ni un crime crapuleux, non ! L’auteur mettait en jeu une grave question de société : « Il y a des êtres qui agonisent, condamnés par la maladie ou leur totale dépendance. Ils demandent à partir... Si les instances et les médecins le refusent, tous tenus de respecter la loi présente, certains malades finissent par franchir le pas, pour soulager eux et leurs proches... Victor, mon personnage, a mis fin à ses jours, seul au monde ».
Enfin réconcilié avec lui-même, il décida de se détendre en allant bavarder avec les pianistes. Dans la grande maison aux volets bleus, Les musiciens furent ravis de sa visite. L’échange fut très ouvert, avec des éclats de rire en prime. C’était leur dernier jour. Samson invita les jeunes à jouer chacun leur tour une partition. Zian s’abandonna avec brio sur un mythique « Rock around the clock », puis Lilia interpréta un plus flegmatique Thomas Enhco. Le néophyte se serait cru au 7ème ciel ! « Qu’en pense l’écrivain ? » demanda Samson, flatteur. « Et bien le rom’poleur n’en croit pas ses oreilles. Vous avez du talent, jeunes gens. Je réserve pour votre premier concert ! ». Sourire aux lèvres, le canadien et la savoyarde remercièrent et firent part de leur impatience pour lire son roman.
De retour dans son logis, Bob ne pouvait s’empêcher de repenser à la veille, à ce claquement d’eau effrayant. S’il s’en était inspiré, il ne l’avait pourtant pas inventé ! Il profiterait du grand soleil pour y retourner tout à l’heure...

PRIX

Image de 2016

Thèmes

Image de Très Très court
16

Un petit mot pour l'auteur ?

Bienséance et bienveillance pour mot d'encouragement, avis avisé, ou critique fine. Lisez la charte !

Pour poster des commentaires,
Image de Thara
Thara · il y a
Merci pour cette lecture...
·
Image de Fred Panassac
Fred Panassac · il y a
Cette version des Paysages est très poétique et émouvante (mention de la fin de vie)
La description des phénomènes de brume (déjà la brume avant Imaginarius) est très prenante, et last but not least, je crois que j'ai compris ce qu'était un "rom'poleur", mot que je ne connaissais pas (ou néologisme de votre invention ?)
Bravo Dulac (suite à votre visite de mes textes je continue à vous découvrir dans les vôtres)

·
Image de Dulac
Dulac · il y a
Le rom'poleur n'est pas de mon invention mais je ne me souviens plus de la source. Oui la fin de vie est un "mobile" qui innove. C'est ma manière originale d'en parler. Merci pour vos compliments Fred.
·
Image de Joëlle Brethes
Joëlle Brethes · il y a
Mystérieux remous : une vouivre se serait-elle signalée à votre auteur pour figurer dans son polar ? ;-)
·
Image de Dulac
Dulac · il y a
Je crains que cela ne soit bien pire. Réponse dans les mois à venir je l'espère.
·
Image de Joëlle Brethes
Joëlle Brethes · il y a
Diantre : vous piquez ma curiosité, Dulac !
·
Image de Elena Hristova
Elena Hristova · il y a
un véritable inventeur de feux follets ce Bob, puis c'est un courageux, il ne craint point les mauvaises conditions météorologiques ni les gros défis.
·
Image de Dulac
Dulac · il y a
J'ai réellement vu ce spectacle de tourbillons avec des barques de pêcheurs au milieu, mais sur un autre lac. C'était féerique. Oui il est bien ce gars, et il a l'intention de faire rêver longtemps, hi hi ! Merci pour votre soutien que j'apprécie beaucoup.
·
Image de Keith Simmonds
Keith Simmonds · il y a
Un beau texte bien écrit pour cette jolie ambiance ! Mon vote ! Une invitation à découvrir “Ses lèvres rougissent” qui est en lice pour le Grand Prix Printemps ! Merci d'avance !
·
Image de Flore
Flore · il y a
Un beau texte où on retrouve Bob.
·
Image de Dulac
Dulac · il y a
Merci Flore d'être venue dire bonjour à mon Bob. Les autres jeunes personnages, je les connais bien et les ai imaginé dans quelques années...
·
Image de Yaya
Yaya · il y a
Contes et légendes. ..
Vous pouvez aller faire un tour du côté des nouvelles
http://short-edition.com/oeuvre/nouvelles/nom-d-un-chien-2

·
Image de Jacqueline Martin
Jacqueline Martin · il y a
Aaaah la symbolique du lac, cette frontière avec l'au-delà, le mystère des profondeurs qui engloutissent les âmes des mortels...
Des légendes arthuriennes au merveilleux poème de Lamartine, en passant par Nessie (le fameux monstre du Loch Ness) que de fantasmes !
Merci à Bob pour nous les avoir rappelés ! Merci à Bob pour nous avoir fait frissonner devant le mystère et la beauté de la nature ! Continue Bob à nous émouvoir ! A bientôt j'espère !

·
Image de Dulac
Dulac · il y a
" Un soir, t’en souvient-il ? nous voguions en silence ;
On n’entendait au loin, sur l’onde et sous les cieux,
Que le bruit des rameurs qui frappaient en cadence
Tes flots harmonieux.

Tout à coup des accents inconnus à la terre
Du rivage charmé frappèrent les échos :
Le flot plus attentif, et la voix qui m’est chère
Laissa tomber ces mots :

« Ô temps, suspends ton vol ! " Bob Lamartine
J'adooore ! Merci Jacqueline !

·
Image de Loulou Sipp
Loulou Sipp · il y a
Excellent, je me suis régalée ; merci de me dédicacer ce joli texte, à l'occasion, (à mon retour des cocotiers !) Bonne suite et amicales pensées ;
j'adore l'ambiance ;

·
Image de Dulac
Dulac · il y a
Merci Loulou. Je suis heureux que tu l'ai apprécié. Normal en fait : bien que méconnue, c'est très beau la Matheysine !!!
·
Image de EmMB
EmMB · il y a
Un très joli texte, très bien écrit, qui nous permet de prendre une grande bouffée d'oxygène tout en restant dans notre canapé! On y ressent l'univers grandiose de la montagne, sa beauté, son mystère... A quand une suite pour une nouvelle rencontre de Bob, Lilia, Zian et Samson?
·
Image de Dulac
Dulac · il y a
C'est une bonne idée ! Heureux que tu ais apprécié ainsi mon lac mystérieux. Je me suis régalé à l'écrire. Merci Beaucoup Émeline !
·