Le jour d’après

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Moi qui ai toujours cru ne savoir jouer avec les lettres qu'à condition qu'elles permettent d'écrire des équations, je découvre le plaisir de jouer avec les mots. Et aujourd’hui, j’ai le  [+]

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Cela fait exactement onze ans, que chaque jour est un jour d’après. Onze ans, au mois près.
Rien n’a jamais été moins rose que ce mois d’octobre, il y a onze ans. Sauf peut-être les six mois qui ont suivi.

C’est moi, qui la première l’ai remarqué, un peu par hasard. Un relief inhabituel sous mes doigts. Ne pas paniquer. Rester posée. Jusqu’ici, tout va bien. Jusqu’ici, ce n’est rien.
Qui est cet intrus niché au sein de mon sein, dans la chaleur de mon intimité? Il a fallu lui donner un nom, une identité. C’est là qu’a commencé la véritable intrusion.
Ces inconnus froids, aux gestes automatisés, sous prétexte de prospection médicale, se sont autorisés à palper, échographier, palper, radiographier, palper, scanner, palper, prélever...
Ce sein qui avait jusque là été l’objet d’attentions tendres et discrètes. Ce sein qui portait ma féminité. Ce sein qui avait nourri mes enfants. Ce sein derrière lequel battait mon coeur. Ce sein se trouvait soudain agressé par un protocole médical bien rôdé et industrialisé.

Tout a vraiment basculé lorsque le diagnostic est tombé. L’identité de l’intrus révélée: carcinome intra-canalaire infiltrant. C’est ainsi qu’on le nomme. C’est ainsi qu’a commencé ma propre campagne de lutte contre le cancer du sein. Enrolée de fait, enrôlée de force dans la grande armée des Amazones. J’ai pris conscience de leur présence discrète, cachées sous leurs foulards colorés, elles étaient partout autour de moi. Je ne les avais jamais remarquées. Femmes aux visages lisses de poupées auxquelles des petites filles capricieuses auraient arraché les cheveux.
Me voilà sur le front. Je ne sais pas vraiment contre qui je me bats. Mais je rage, je hais. Je hais ces hommes qui s’en prennent à moi, qui m’amputent d’une part de féminité, qui m’anéantissent chimiquement, qui brûlent ma chair blessée.
Ces hommes personnifient le mal silencieux qui m’habite, ils lui donnent corps, et je leur en veux.
Il faut bien un coupable à condamner pour les sévices que je subis. Ils seront trois tour à tour à m’attaquer.
Ce crabe, ce n’est pas un corps étranger, un virus ou une bactérie qu’il faut chasser et détruire. Ce crabe, c’est moi. Ce sont mes propres cellules qui se développent de façon anarchique et invasive. Elles ne travaillent plus pour le collectif.
Elles oeuvrent sournoisement et détournent le fonctionnement de mon organisme pour leur propre compte.
Ce crabe, c’est mon côté sombre.En attaquant le crabe, c’est moi qu’on attaque.

Ils sont allés le débusquer, l’extirper. Au passage, ils ont tout emporté: l’envahisseur anarchiste et une part de féminité. Ils n’y sont pas allés de main morte. Là où se trouvait encore le jour d’avant, cette douce enveloppe souple, écrin de chaleur, rempart délicat au-dessus de mon coeur, ils n’ont laissé qu’une large plaie profonde. Mais il ne leur a pas suffi de tracer cette cicatrice sur mon buste mutilé. Ils ont poursuivi la traque, à la recherche de la moindre cellule coupable qui aurait éventuellement pu s’échapper. Ce qui était jusque là concret et palpable, est devenu invisible et hypothétique. Le protocole était là, fort de l’expérience passée, fort de l’expérience des milliers d’Amazones mutilées avant moi.
La traque est devenue chimique. Mon corps est redevenu nubile, lisse. Mon regard dénudé. Mes ongles abimés, comme rongés à l’acide. Le traitement m’effaçait en même temps qu’il effaçait les dernières miettes du crabe. Il m’effaçait physiquement comme il m’effaçait mentalement. Chaque séance de chimiothérapie, chaque salve, m’anéantissait. Elle me plongeait dans le néant. Je n’étais plus qu’un grand vide, un grand vide au milieu de rien. Et salve après salve, je plongeais. Je plongeais et je remontais. Je remontais pour retrouver tout ceux qui me soutenaient, qui veillaient sur moi pendant le combat.

Car ce combat, je ne l’ai pas mené seule. Les personnes qui m’aiment étaient là. Veilleurs vigilants, impuissants, et présents. Me regardant sombrer, les mains tendues. Le coeur tendu pour m’aider à remonter. Je n’ai pas guéri seule. J’ai guéri avec l’homme qui partage mes jours et mes nuits. J’ai guéri avec mes enfants. Ils ont vécu ce calvaire au quotidien avec moi. Apportant leur enthousiasme sans montrer leur souffrance. Apportant leur joie sans montrer leur peur. Apportant leur amour sans montrer leur douleur. Ensemble nous avons bâti des remparts d’humour pour ne pas laisser entrer le doute dans nos coeurs. J’ai guéri avec ma famille. J’ai guéri avec mes amis. Mes amis d’avant, et ceux qui le sont devenus à l’occasion de ce combat partagé.

Aujourd'hui est un jour d’après. C’est une page tournée, mais l’expérience n’est pas oubliée.
Ce protocole, je l’ai subi. Avais-je un autre choix? Une alternative? Non. Ce protocole était la seule échappatoire viable.
Ces oncologues que j’ai haïs ont-ils été de mauvais médecins? Non. Pas plus que je n’ai été une mauvaise patiente.
La page est tournée, mais l’expérience se rappelle à moi dans chaque miroir, elle se rappelle à moi dans chaque caresse.
Je n’en suis pas moins femme.
Je n'en suis pas moins forte.

Octobre n’a rien de rose.
C’est le mois où l’été s’enfonce dans l’automne.
Les journées raccourcissent, l’air devient froid et humide.
Octobre est gris.
Et moi, je suis vivante.


”La vie est parfois comme la plaine sans fin du Serengeti, avec sa violence et sa beauté. Et c’est à nous d’y trouver les amitiés et les liens qui nous permettent, ensemble, de faire la traversée avec plus de douceur et de gaieté.”
David Servan-Schreiber
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Françoise Desvigne · il y a
Un texte touchant, je connais cette plaie profonde près du coeur. Bravo pour ce texte très bien écrit et sensible.