Le jardinier du comte Dantay

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Jeune écrivain très talentueux  [+]

Image de Été 2020

« Personne ne choisirait de vivre sans amis, eut-il tous les autres biens. » Aristote

La première fois que j’ai rencontré le comte Dantay, nous étions tous les deux patients dans une maison de fous. Je ne me souviens plus très bien pourquoi on m’y avait interné, mais je me rappelle parfaitement la raison qui avait poussé la famille de William Dantay à le faire admettre dans un asile. Il était persuadé qu’il y avait un complot contre sa personne et qu’un sénateur américain était impliqué. Il dilapidait la fortune colossale de sa famille pour faire éditer des livres afin de révéler le complot.

À l’asile, nous étions autorisés à un coup de fil quotidien vers le monde extérieur. Je n’usais de ce privilège que rarement, car je n’avais personne à appeler. Ce n’était pas le cas de Monsieur Dantay qui se servait de son appel quotidien pour faire connaître Le Complot. Je me souviens d’un matin où il m’expliqua son plan du jour. Il allait appeler un journaliste du Figaro dont il avait le numéro, il était persuadé que ce dernier écrirait un article qui dirait toute la vérité sur son affaire. Curieux, je suivis le pauvre comte et je l’entendis se présenter :

— Cher monsieur, mon nom est William Dantay 27e comte d’Outre Mont. Je vous appelle de la maison de fous d’Albi, je suis actuellement victime d’un complot manigancé par le sénateur américain John McCain. Étant franc-maçon, je…

Et le journaliste du Figaro raccrocha sans même prendre le temps de répondre à mon ami. Cette scène se répétait presque tous les jours avec un interlocuteur différent. Parfois c’était un journaliste, d’autres fois, il s’agissait d’un militaire haut placé, mais souvent Dantay parlait à des gens qui ne semblaient pas du tout concernés par son affaire. Je l’ai d’ailleurs entendu se plaindre au téléphone auprès d’un fleuriste nantais.

Après plusieurs mois d’internement, le comte Dantay fut libéré. Il vint me dire au revoir le jour de son départ et jura qu’il viendrait me visiter régulièrement. Il ne tint pas sa promesse, mais je ne lui en ai pas voulu, je comprenais aisément que l’endroit ne lui soit pas agréable. Quant à moi, j’ai dû rester quatre années dans l’asile, privé de la compagnie de mon tendre ami.

Le jour de ma sortie, par le plus grand des hasards, j’ai rencontré le comte Dantay alors que je me promenais dans le parc de sa propriété. Il semblait très surpris et même gêné de me voir. Il m’expliqua tout honteux qu’il ne croyait plus du tout au complot contre sa personne. Il avait appris à vaincre sa paranoïa et pratiquait maintenant la méditation. J’étais déçu de savoir que John McCain s’en tirait à si bon compte, mais j’étais heureux de voir mon meilleur ami en bonne santé.

Quand William apprit que je n’avais pas de logement pour passer la nuit, il m’invita à m’installer dans son château et à y rester autant que cela serait nécessaire. J’étais si heureux de retrouver mon ami. Les journées étaient grandioses, nous nous baladions pendant des heures et nous chassions dans ses bois privés. Le comte avait changé, mais il avait gardé son dynamisme entraînant. Je n’ai jamais été aussi heureux que pendant ces quelques jours.

Cependant, je dois bien l’avouer, un événement est venu gâcher notre idylle parfaite. Une nuit, alors que je n’arrivais pas à trouver le sommeil. Je me suis dirigé vers la cuisine afin de prendre un en-cas. En ouvrant le garde-manger, je fus choqué de trouver une main humaine découpée. Je m’enfuis dans ma chambre, apeuré. Je pris le parti de ne rien dire à mon ami Dantay, après tout, je savais que j’habitais chez un fou et je n’avais pas à le juger.

Je fus gêné toute la journée, je n’osais à peine parler. Dantay s’en désintéressait complètement. Il était obnubilé par l’idée de retrouver son jardinier qui n’était pas venu travailler de la journée. Plus que de savoir que Dantay était un assassin, j’étais attristé par le fait qu’il ne se préoccupait plus du tout de moi et qu’il semblait plus concerné par le sort d’un vulgaire employé.

Le soir, ces émotions douloureuses m’empêchaient à nouveau de trouver le sommeil. Vers minuit, afin de m’occuper, je pris la décision de faire une brève promenade dans la propriété de Dantay. Alors que je me dirigeai vers l’écurie, je fis une découverte sinistre qui allait changer à jamais mes rapports avec mon ami. Contre la porte de l’écurie se trouvaient deux objets : un râteau et un sceau. Le râteau était sans importance, mais le seau ! Il était rempli de sang ! Après l’avoir goûté, aucun doute ne pouvait subsister : il s’agissait de sang humain !

Au petit déjeuner, j’ai pris la décision courageuse de confronter mon unique ami :

— William, notre amitié est un cadeau de la destinée, mais je dois vous l’avouer : vos coutumes me déplaisent. Je ne peux plus supporter de rester dans une demeure aux mœurs si détraquées, je dois vous quitter.

Bizarrement, Dantay ne semblait pas attristé, il avait même l’air soulagé, il s’enhardit et me dit :

— Mon cher ami, je vous apprécie. Mais je ne peux tolérer que vous vous amusiez à assassiner mon jardinier. Je ne trouve pas ça bien que vous ayez coupé sa main et que vous l’ayez cachée dans mon garde-manger.

J’étais vexé, mais je lui ai pardonné. Après tout, il arrive souvent aux fous de s’emporter. Quelques heures après, je suis parti, j’ai pris le TGV direction Paris afin de trouver du travail comme taxi.

Depuis, des mois ont passé et je suis profondément endeuillé, car j’ai appris que mon ami, le comte Dantay était décédé. Quant à moi, je ne sais pas pourquoi, on m’a enfermé dans la prison de la santé.

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Coucou Céruléen · il y a
Je suis terrifiée à l'idée qu'il soit un fin gourmet si expérimenté à distinguer les types de sang. Au moins, le comte a quelqu'un qui regrette son absence.
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JACB · il y a
Les fous sont amnésiques parfois, c'est un signe de bonne santé! Très drôle votre histoire Thimothée!
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Fred Panassac · il y a
J’ai suivi le bouche à oreille (avec masque évidemment) pour vous lire, et que voilà une excellente idée !
Tout à fait l’air de ne pas y toucher, l’ami du comte nous conte des horreurs sur un ton décalé, sans affect. Est-ce comique, est-ce tragique ? Hélas les fous dans la vie ne nous laissent pas choisir.
Très beau récit, je vote au max !

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Sophie Dolleans · il y a
C'est truculent, plein de trouvailles cette histoire entre deux fous qui auraient pu bien s'entendre... :-)
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Long John Loodmer · il y a
Sylvie m'a enlevé le pain de la bouche. J'apprécie d'autant plus que je fais aussi fréquemment dans le gore et le barré.
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Viviane Fournier · il y a
Belle découverte ! j'ai vraiment aimé !
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Sylvie Talant · il y a
Un histoire de fou(s). Ce thriller complètement barré et désopilant me plaît toujours autant qu'à la première lecture. Ce texte est génial !
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Zutalor! · il y a
Il y aurait du Alphonse Allais dans ces lignes ? Compliments, Tim'...
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Alice Merveille · il y a
Du gore rigolo ! Mon soutien.
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Nadege Del · il y a
Tout est dans la chute, qui dit sans s'étaler dans des explications inutiles. Mon vote

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