Le jambon

il y a
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Il est terrible le bruit du roulement de jambon !




Le geste se doit d'être précis. D'un coup de poignet assuré la main guide la lame qui, découpe la chair en fine lamelles, à même le cuisseau. L'affamé qui agit dans la plus totale clandestinité serait presque effrayé par son propre appétit. Il se délecte par avance de cette entorse faite au rythme bien trop convenu des repas à heures fixes. Comment peut -on accepter de n'ouvrir les portes de son estomac qu'aux heures réglementaires au risque d'une frustration des plus néfastes ? Le délice de bousculer les convenances accompagne celui des sens dans la pénombre d'une arrière cuisine, un dimanche après-midi au cœur de l'été.




C'est généralement le moment de la journée où l'ensemble de la famille se retire au jardin pour entamer une somnolence pâteuse.Il aura fallu, dès lors, mettre en place pour s'absenter toute une stratégie afin de ne pas éveiller la méfiance de l'ennemi. Prétexter par exemple un impérieux besoin d'aller consulter l'encyclopédie du salon afin d'y vérifier la population exacte de la province du Saskatchewan. N'en concluons pas qu'un semblant de culpabilité n'aura pas, un court instant, assombri la clarté du projet . Aucun être humain sensé ne pourrait concevoir qu'on puisse ainsi se soustraire à l'assemblée pour commettre un tel crime de lèse-diététique. Il aura fallu préalablement traverser de multiples atermoiements marqués d'hypocrisie pour arriver rapidement à la conclusion qu'on n'a d'autres choix que de se résoudre à la fatalité. La chiffonnade est aguicheuse. Elle vous attend dans sa lascivité charcutière. Plus on s'en approche, moins elle se lasse d'exhaler ses parfums tentateurs.Tôt ou tard, on n'y échappera pas. Inutile de s'enchaîner au mât du navire. Parfois l'inexorable est tapi dans la couenne.


Un cheminement sans obstacle s'organise dans le cerveau malade du futur criminel, il tente habilement de modérer son pas afin de ne rien laisser transparaître de l'intensité de sa fringale autant irrationnelle qu'inassouvie .
Il faut dire à sa décharge que les déjeuners dominicaux n'ont aujourd'hui plus l'attrait ce que furent jadis les enchaînements d'amuse-bouches, de hors d’œuvres et de volailles. Depuis que des commandos de nutritionnistes intégristes radicalisés armés de concombres et de salsifis ont infiltré les chroniques culinaires des magazines, les repas du dimanche s'apparentent à une retraite spirituelle ascétique autour d'une de ces fameuses « grandes salades » qui laissent irrémédiablement aux adeptes du cholestérol un sentiment aigu de frustration. On dit qu'à certains endroits, les instincts carnassiers ont repris le dessus, donnant lieu à d'épouvantables massacres.

La lame affûtée comme un appétit se glisse doucement sous la viande qui s'enroule et qu'on déguste les yeux mi-clos. Quand un léger bruit de pas dans le couloir vient perturber l'extase. C'est le pas d'un moineau, tout juste suffisant pour tirer du plancher un craquement discret. A peine a-t-on eu le temps de se dissimuler derrière un placard, qu'on voit s'avancer furtivement le plus jeune mâle du clan qui s'aventure lui aussi en direction du frigo. Encore une victime des salades estivales. Son instinct à lui répond plutôt à l'appel du sucre, tout aussi envoûtant que celui des salaisons. C'est l'expérience qui parle. Avec des yeux qui pétillent, il contemple le reste de tarte qui scintille dans la lueur du frigo. Il est temps de sortir de l'ombre et de profiter de l'effet de surprise pour faire preuve d'une bienveillante fermeté à l’égard du gourmand en lui faisant remarquer qu'une telle initiative clandestine ne saurait être la conduite d'un garçon honnête et qu'il est déconseillé par les plus hautes autorités scientifiques de grignoter en dehors des repas. Docile, il acquiesce. Il bat en retraite, riche de l'enseignement d'un aîné.




La porte du frigo est restée ouverte. Dans un halo doré la tarte attend.

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Kolgard Sino · il y a
Texte intéressant !
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Fred Panassac · il y a
Une critique bien écrite des diktats diététiques qui ne satisfont pas les gros appétits.
On est d’abord surpris puis on comprend l’attrait du jambon. L’humour est caustique et les descriptions ciselées, la chute est digne de l’adulte prenant sa revanche en faisant preuve d’une feinte autorité.
La phrase finale, dans sa concision, est un superbe « morceau » de choix.