Le Griot

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Il y a de ces mythes qui puisent leurs sources dans des récits populaires, certaines légendes qui ont pour origine des affabulations restées dans la mémoire collective. Cependant moi, Sundjata Konaté, digne fils de Djéli Sundjata Diabaté, je vous narrerai une histoire que j’ai entendue de la bouche de mon père, et que lui aussi a entendue de la bouche de son père à lui. Je vous assure de la véracité de mes dires puisque dans ma famille nous sommes griots depuis mille générations, de bouche à oreille nous perpétuons nos richesses immatérielles. Le peuple mandingue nous appelle « Djéli », les wolofs disent « Guéwël », et les Toucouleurs « Gawlo », mais en réalité nous sommes les dépositaires de la tradition orale. Laissez-moi vous expliquer la signification du « cocorico » que poussent les coqs tous les matins levants. Ce cri de réveil pour d’autres s’avère avoir un autre sens plus historique. Je vous informe que les coqs n’ont pas toujours chanté, c’est suite à un évènement que cette habitude a pris racine.
Tout a commencé dans le petit village des rois guerriers de Diabigui. La reine mère désirait donner sa plus jeune fille en mariage. Cette annonce a fait écho même dans les contrées alentour. Tout jeune garçon de lignée noble pouvait prétendre demander la main de la belle Sakiliba. Les chefs de guerre étaient prêts à détruire des royaumes entiers juste pour avoir la plus belle femme à leurs côtés, tout ceci pour s’assurer une belle descendance. Étant la fille de la reine mère, c’est donc normal que Sakiliba eût hérité d’une beauté très convoitée. Même Salif, le fils du chef du village voisin, désirait l’avoir pour lui. Ce sournois était disposé à tout faire et a tout donner pour la faire sienne. Cependant, ne vendons pas la peau de l’ours avant de l’avoir tué, il y avait aussi le jeune Koné, le chasseur le plus chanceux du royaume, un personnage tendre et courageux qui avait aussi des vues sur la belle Sakiliba. Koné avait un avantage sur les autres, étant familier au palais, il était déjà très ami avec celle qui était l’objet de tous les désirs. Il avait toutes les chances de sortir victorieux.
Tout le monde attendait avec impatience de savoir qui serait l’heureux élu. Il eut autant de prétendants que de peuple, mais seulement deux parmi eux attirèrent la reine mère, il s’agit de Salif et Koné. Pour les départager et ainsi désigner celui qui sera son gendre, la reine ajoute un critère éliminatoire. Elle décide de donner sa fille à celui qui ramènera les dents d’un lion encore vivant. Cette tâche était perçue comme difficile pour Salif, mais le rusé Koné savait comment s’y prendre pour réussir ce coup de maître. C’était du tout cuit dans le bec pour notre chasseur, mais c’était sans compter la malveillance de Salif. Pour évincer son rival, il fut capable du pire. Ce dernier s’en alla chez baba Soussoko pour jeter un sort à son concurrent. Baba lui concocta une potion qui transforme celui qui la boit en animal, plus précisément en coq. Il versa la potion dans une gourde et la remit à Salif.
La nuit tombée et pendant que tout le monde dormait, Salif s’introduisit dans la case de Koné et lui substitua sa gourde d’eau qu’il emporte à la chasse. Il savait que tôt ou tard il aurait soif et qu’il serait obligé de boire dedans. Le lendemain, armé de son arc et de son courage, Koné s’en alla dans le repère des lions avec la conviction de repartir avec ce qu’il était venu chercher. Salif, lui, froussard de nature, était caché derrière les buissons en train d’épier de loin la bravoure de son concurrent. Avec une grande dextérité, Koné édenta le lion le plus farouche de la savane, il ne lui restait plus qu’à aller montrer son tribut pour réclamer de plein droit la main de sa promise. Avant de se mettre en route, notre valeureux chasseur décida de boire un peu d’eau de sa gourde pour reprendre du poil de la bête. Cependant, il ne se doutait pas que cette eau était envoutée.
À peine eut-il pris une gorgée qu’automatiquement il se transforma en coq, avec un bec et tout ce qui va avec. Voyant que son plan avait abouti, Salif sortit de sa cachette et s’empara des dents du lion. Après cela, il s’en alla au palais pour réclamer la main de Sakiliba. La reine mère ayant donné sa parole, elle accepta le gage de Salif et fit de lui son gendre. Ce mariage fut le plus grand évènement de tous les temps.
Revenons maintenant à notre pauvre Koné ; étant devenu un coq, il se mit à crier : « C’est moi le jeune Koné, je suis le prétendant légitime de Sakiliba. » En langage de coq, ça faisait « cocorico ». Ainsi, tous les matins avant même que les habitants du palais ne se lèvent, Koné était debout pour leur chanter son cocorico, pour que tous sachent que c’était lui le légitime mari de Sakiliba. Jour après jour et durant toute sa vie, il se pointa à la fenêtre de sa promise pour lui dire que c’est lui, mais vu que personne ne parlait le coq, sa chanson sonnait seulement comme un réveil matinal. En voyant faire Koné, tous les coqs ont commencé par dire cocorico pour l’imiter. Voilà la vraie signification du chant des coqs. C’est cette phrase de désespoir de Koné adressée à Sakiliba. À chaque fois que vous entendrez un coq chanter ce chant le matin, ayez une pensée pour ce pauvre jeune qui a perdu ce qui lui revenait de droit. Le griot Sundjata Konaté a parlé.
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