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Le grand théâtre collectif

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Jean Pierre Haga

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Si ça se trouve, la vie, c’est comme une représentation théâtrale.
Nous croyons avoir des tas de choses importantes à faire, nous croyons choisir vraiment notre vie alors qu’en fait, nous nous contentons de jouer un rôle, qu’il soit à notre mesure ou non, qu’il soit à notre goût ou pas. Rideau, on naît, et rideau, on meurt. On n’y coupe pas. Et ce qu’il y a entre ces deux termes se déroule sur les planches de l’existence.
Parfois, nous avons droit à des bravos, voire des bis et parfois, nous nous faisons huer, siffler, voire carrément éjecter de la scène par la Camarde. Et pas parce que l’on a été mauvais dans notre rôle, pas du tout. Il paraît même que ce sont toujours les meilleurs qui partent les premiers. Je trouve que ce n’est pas gentil pour le troisième âge de dire ça. Ben oui, si c’était vrai, cela voudrait dire que ceux qui restent sont les moins bons. À tout prendre, je préfère être un peu couillon et vivre vieux qu’être le meilleur et partir le premier.
Mais justement, c’est là le truc : il n’y a pas d’heure pour partir, ça dépend du scénario. Pas un scénario écrit d’avance, hein ! Non, ici, les metteurs en scène sont les autres acteurs et de ce fait chaque acteur est aussi metteur en scène.
Le grand théâtre collectif.
En cinq actes, disons. On aurait pu se la jouer en quatre, voire trois actes mais les actes sont gratuits alors autant en profiter.
J’imagine l’affiche :

LA VIE
Drame en cinq actes gratuits.
Mise en scène : Vous. Écrit par : Eux. Acteurs : Nous

ACTE UN

Les trois coups ont été frappés
Du sceau de l’Humanité,
Le rideau écarlate
S’écarte.
Dans ma loge, j’hésite et je me tâte
Naître ou ne pas naître ?
Et si c’était dangereux
Si en faisant l’Hamlet,
Je me cassais les œufs ?
La peur m’agrippe mais je glisse.
Quelque part en coulisses,
Le metteur en scène
Se démène.
« Poussez ! crie-t-il, poussez !
Poussez le moi sur les planches !
Respirez ! Allons, poussez !
D’un coup, tout se déclenche :
Je sens de la lumière
À travers mes paupières
Je sens surtout de l’air...
De l’air...
De l’air...
...
J’ai un trou...
Du fond du sien, le souffleur
Me réveille d’une claque au postérieur
Alors je crie mon texte :
Douleur,
Angoisse
Et incompréhension.
Fureur,
Grimaces
Et gesticulations.

Un triomphe !
Les spectateurs rient,
Ils s’enlacent,
Applaudissent
Et s’embrassent
Ont des mines réjouies
Un grand succès
Pour ma première entrée
Au théâtre de la vie.


ACTE DEUX

J’ai appris à courir un peu
Et voici déjà l’acte deux.
Pas eu le temps de voir venir,
Pas eu le temps de retenir
Ni les gestes, ni les mots
Qui doivent faire mon personnage
Mais il me reste les échos
De bons conseils pour mon p’tit âge :
« Écoute, petit,
T’as le beau rôle,
Tu joues, tu ris,
Tu te fais drôle.
Tu pourras faire n’importe quoi
Car c’est ta bouille qu’on croira
Tu détiens le pouvoir des pleurs
Et peux tout dire avec des fleurs
Alors, joue !
Tout simplement, joue !
Enivre-toi de cabrioles
Fais leur le premier jour d’école
Et puis la roue,
Joue.
Sois naturel
T’es qu’un enfant, tu as des ailes. »

Message reçu.
À moi l’enfance, à moi la scène
À moi ce jeu de longue haleine.
La salle ne sera pas déçue
Je me démène :
Il y a des rires côté jardin :
J’y cours.
On fait la fête au côté cour :
J’y r’viens.
Ils m’aiment.
Dans la salle, ça crie
Rit
Se fâche
Se lâche
Réclame, acclame, ordonne, pouponne...
Mais le temps passe
L’enfance aussi
Alors, salut, je laisse la place
Au troisième acte de ma vie.  


ACTE TROIS

Ça y est !
Je sais ce qu’est un rôle
À l’âge adulte, il fallait bien.
Je sais le manque de bol,
Les chances et les coups du destin.
Et à propos de rôle,
J’aimerais en changer,
En choisir un plus drôle,
Moins grave, un peu léger.
Mais place au spectacle,
Pas de pause
Ni d’entracte
No choice
Just act
« Le temps c’est de l’argent
Crie mon brave agent
Joue, ne rêve pas !
Pense à mes quinze pour cent
Ne rêve pas ! »

Alors, je joue sans rêver
Sans rêver
Que je suis libre,
Sans rêver
Que j’ai le choix,
Que j’ai l’âme qui vibre,
Et la chair en émoi.

Je joue l’adulte
Et le robot
Je voue un culte
À mon boulot
J’suis responsable,
Un peu fayot,
Un peu instable
Beaucoup poivrot.
Beaucoup passable.
Mais,
Je vous salue du bout des doigts
Je dois gagner mon treizième mois
Je m’en vais sur un signe de tête,
Je dois mériter ma retraite.


ACTE QUATRE

Alors, nous y voila
Voici donc la vieillesse
Voici la Dalila
Qui fauche nos prouesses.

J’irai quand même sur les planches
J’en ai l’énergie
Je vous jouerai des nuits blanches
Éclairées de bougies
Je pourrais même rêver l’amour
Interpréter la cour.
J’en abattrai des tonnes
Je s’rai aventurier...
Tiens, je ferais Livingston
Un rôle très recherché
S’il en est
Puis, je mettrai un masque
Celui d’un jeune premier
Je commettrai des frasques
Détruirai des sommiers...
Je serai bâtisseur,
Un type qui voit très loin
Qui ne compte pas les heures
Et qui vivrait enfin.
Je serai l’interprète idéal pour jouer
Des rôles en vie
Des rôles en vrac
Des rôles hardis
À filer l’trac
J’ai assez de jeunesse pour tromper
Et la mort,
Et les rides
Et un corps
Qui se vide
Je pourrais encore jouer
Je voudrais encore briller
Je voudrais encore
Et encore...
Mais le temps,
Le temps...
Mais le temps presse
Le rideau va tomber
C’est la fin de la pièce,
La dernière messe.

ACTE CINQ

La mort.
C’est toujours grave,
C’est presque beau.
C’est l’heure des braves,
Et des grands mots.

Si j’étais écrivain
Ou bien, metteur en scène,
J’inventerai une fin
Entouré de reines,
Réchauffé de mots doux,
De danseurs sur la scène,
De jongleurs à moitié fous.
Je me vois bien, dressé
Dans un ultime effort
Crier « J’ai adoré ! »
Et sombrer dans la mort.

J’aurais pu aussi
Périr en pleine bataille,
Agrippant mon fusil
Ignorant mes entailles
Héros de la patrie
Ou bien soldat de paille
Mourir en homme, en vrai,
Familier du péril,
Mal rasé et viril.
Je me vois bien hurlant
« Hardi, camarades »
Puis mourir en parade.

Mais ce n’était pas prévu
Non plus.
À la place, j’ai eu droit à une mort
Anonyme
Anodine
Sans tirade ni violons
Sans passion ni élan.
À peine un signe.
Mais je suis acteur...
Je serai digne :
Je n’ai pas peur
Je n’ai pas peur
Pas peur.

PRIX

Image de Printemps 2019
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De margotin · il y a
Mes voix
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Christopher GIL · il y a
Vraiment très fort! C'est original, c'est ambitieux et c'est surtout très réussi, bravo! Toutes mes voix evidemment
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Mathieu Kissa · il y a
Une idée originale et ambitieuse, et c'est réussi, bravo !
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Christian Andriamampandry · il y a
Magnifique
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Joëlle Brethes · il y a
On imagine très bien ce texte sur scène ! J'aime beaucoup !
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Lalà Moto · il y a
Bravo Poppy! et merci pour les écrits que tu nous as laissés!
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Mamy Yves Rakotomanga · il y a
de là où tu es, tu devrais en rire ! :p
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Haïtam · il y a
Magnifique...et original. Mes voix enthousiasmées.
Si d'aventure vous avez un instant pour découvrir mon poème Seul dans la foule (prix hiver 2019), bienvenue!
https://short-edition.com/fr/oeuvre/poetik/seul-dans-la-foule

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Lalaina Sendrison-Andriamanankasina · il y a
Tu es le meilleur Poppy
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Rachele Randriamandrato · il y a
Sublime !
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