Le grand jour

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Passionné de littérature, avec des préférences pour les auteurs américains (Hemingway, Fante, Kérouac, Irving entre autres), pour les polars (Ellroy, Lehane, Burke, Férey, Izzo, Nesbo, ...)  [+]

Image de Automne 2015
Trois jours qu'ils m'ont enfermée dans cette prison de fer. Trois jours ! Et puis tout s'accélère soudain. Je les ai vus s'agiter autour de moi avant de s'en aller. Quelque chose est en train d'arriver, je le sens. Des grondements terribles. Comme un tonnerre effroyable. Chaleur. La terre se met à trembler. Peur. Je pèse tout à coup des tonnes. Sensation d'écrasement. Qu'est-ce qui m'arrive ? Mon cœur s'accélère. Il bat si fort. Si fort et de plus en plus vite. Cette odeur insupportable ! Et toujours cette chaleur, qui monte encore alors que le bruit devient étourdissant et que mon corps m'abandonne...

Elle ne demandait rien à personne quand ils sont venus la chercher. Elle survivait tant bien que mal dans les dédales de cette ville immense, occupée à chercher de quoi se nourrir et un abri pour se protéger du froid quand l'hiver arriverait et recouvrirait les rues et les bâtiments d'un manteau de gel.
Ils ont pris soin d'elle, elle était au chaud, avec de la nourriture à profusion. Il y avait bien ces machines étranges tout autour, ces jeux auxquels elle ne comprenait pas grand-chose. Mais tout le monde était gentil. Ils lui avaient même donné plusieurs surnoms. Et puis les exercices ont changé peu à peu. Parfois, ils lui mettaient même un drôle de casque sur la tête avec des fils dessus reliés à d'autres machines dont elle ne captait pas l'utilité.

Cette pression énorme. Mes oreilles qui bourdonnent, qui vont finir par exploser si ça continue. J'avais confiance en eux, ils étaient mes amis, pourquoi m'ont-ils fait ça ? Je peux à peine bouger, les sangles me retiennent et la place est tellement étroite. J'ai soif. Je voudrais hurler mais les cris s'étranglent dans ma gorge. La tête me tourne. De plus en plus vite, de plus en plus vite. Mon cœur toujours ; il n'a jamais battu autant. Peur, peur, peur...

Le grand jour était enfin arrivé. Celui qui allait leur assurer la suprématie totale. Une victoire écrasante sur l'ennemi. Dans cette course effrénée, ils allaient marquer l'histoire. Ils avaient une longueur d'avance que ceux d'en face auraient du mal à combler. Ils n'étaient pas totalement prêts, même s'ils se préparaient depuis longtemps pour ces heures décisives. Mais l'ordre venait d'en haut, il fallait faire vite. Ils avaient contrôlé le maximum de paramètres, laissé le moins de choses possible au hasard. Mais ils savaient tous que cette décision était folle, que le temps imparti était bien trop court ; il leur restait tant de réglages à effectuer. L'engin lui-même tenait plus d'un génial bricolage que d'une technologie totalement aboutie. Mais il fallait être les premiers, quitte à s'arranger un peu avec la vérité.

Le vacarme toujours. Epouvantable. Mon corps qui tremble. Je ne sais pas si c'est lui ou à cause de cette boîte qui vibre de partout. Cela n'a plus rien à voir avec les tests qu'ils m'ont fait faire. Je crois que je me suis urinée dessus. Mais cela n'a sans doute aucune importance ; je sens que je ne reviendrai plus...

Elle avait l'air inquiète quand ils l'ont placée dans le caisson. Et aussi tout à l'heure, quand ils l'ont badigeonnée d'une solution faiblement alcoolisée. Sans compter tout le reste : les électrodes et tout ça... L'inquiétude se lisait dans son regard. Tout cela était nouveau pour elle. L'aboutissement de toutes ces semaines. Bien sûr, elle ne s'en sortirait pas, ils le savaient tous. Mais son nom resterait gravé pour toujours dans l'histoire de l'humanité. Pour la gloire immense de leur pays de pionniers.
Le compte à rebours avait déjà commencé : « Cinq, quatre, trois, deux, un, zéro ! ».
Les flammes jaillirent sur le pas de tir, enveloppant la fusée d'un nuage brûlant et orangé.
Les premiers ! Ils seraient les premiers.

Il fait tout noir.
Mon cœur a lâché, juste quelques heures après la mise à feu.
Je suis morte sans avoir vu les étoiles.
Je suis un mensonge.
Mon nom était Petit Aboyeur.
Laïka dans la langue de mes maîtres.
Je suis devenue une légende.

Dans la course à l'espace, Spoutnik 2, le premier engin habité par un être vivant a été lancé le 3 novembre 1957, sur l'ordre de Khrouchtchev.
La version officielle des autorités soviétiques précise que la chienne Laïka est morte au bout de quatre jours, empoisonnée par la nourriture que ses nouveaux maîtres, dans leur grande magnanimité, avaient préparée pour lui éviter de souffrir de la chaleur lors du retour dans l'atmosphère.
Les archives ont révélé une autre histoire : Laïka est morte cinq à sept heures après le décollage, tuée par la surchauffe due à une défaillance du système de régulation de température – et sans doute par un stress trop grand pour son pauvre cœur de chienne vagabonde.

Spoutnik 2 fut finalement détruit avec la dépouille de Laïka en rentrant dans l'atmosphère terrestre le 14 avril 1958 au-dessus des Antilles, cinq mois plus tard, après avoir effectué 2570 rotations autour de la Terre.

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Valérie Labrune · il y a
Le récit nous embarque et nous redépose un peu nauséeux. Difficile de ne pas s'émouvoir même quand on connaît déjà l'histoire, qu'on s'est déjà ému avant, indigné, enfant, il y a longtemps. Et c'est ça qui est très fort. On a beau savoir, on replonge dans cette même émotion. Parce que le texte nous le fait revivre pleinement.
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Sourisha Nô · il y a
mon petit coeur de chat saigne pour cette victime de la mégalo soviétique.tu es un fabuleux raconteur de drames.
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Utilisateur désactivé · il y a
Pauvre Laïka !
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Claude Moorea · il y a
C'est un sujet très original que vous avez traité et une très bonne histoire que vous avez écrite. Vous avez bien brouillé les pistes dés le début de la nouvelle, je ne dois pas être la seule à avoir pensé à des expérimentations secrètes dans un hôpital psychiatrique.
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Utilisateur désactivé · il y a
Pauvre Laïka! Ce qui était sympa avec ce régime, c'est que les choses étaient claires, faciles à comprendre. Les méchants et les bons. Le mensonge était leur marque de fabrique. Aujourd'hui le monde est infiniment plus complexe à déchiffrer. ..le mensonge est beaucoup plus subtilement distillé, surtout en occident d'ailleurs. Bref, je m'éloigne. Merci pour ce texte, bien écrit cela va sans dire, et très instructif.
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prijgany prijgany · il y a
Excellent Michel ! Vraiment. Quelle vie de chien !
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Fred Panassac · il y a
Comment se fait-il que je n'aie pas encore lu tous tes textes ? Pourtant je me souviens très bien de ces débuts meurtriers de la conquête spatiale. C'est un juste retour des choses que d'avoir fait parler ce "personnage". + 1 à retardement
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F. Chironimo · il y a
bel hommage à cette malheureuse chienne qui n'avait rien demandé à personne, et bon coup de gueule contre la folie des hommes! le russkoff a voté!
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Michel Dréan · il y a
La plupart des commentaires ayant disparus, merci à tous ceux qui m'ont laissé un message ici. Désolé de ne pas leur avaoir répondu à temps.
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Marie Guzman · il y a
Un vote pour les êtres sensibles qui sont ici bien défendus, ta plume au service des plus fragiles c'est chouette ... passeras-tu me voir sous mes textes, tu te fais rare ?
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Michel Dréan · il y a
Salut Libellaisne, oui je me suis éloigné un peu du site les jours derniers. Merci de ton passage ici et à bientôt sur tes textes.

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