Le génie malgré lui

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Aventurière des temps modernes, professeur de Mathématiques, mère de douze enfants, je les ai scolarisés à domicile jusqu'en terminale. Ils se sont éparpillés, certains sont mariés, et ont  [+]

Image de Automne 2020
M. Pierre Brogueletto célibataire, instituteur, était à la retraite depuis l'âge de 55 ans. Il aimait dessiner ou peindre et souvent sortait dans sa petite ville et croquait une rue pittoresque, un détail architectural, quelques passants...
Parfois, en été, il emportait un chevalet, sa peinture, et peignait un beau paysage.
Un jour il achevait de colorer les arbres du beau parc de l’hôtel de ville, lorsqu'un curieux se campa derrière lui et regarda attentivement son œuvre. Il avait laissé inachevée, dans le coin droit, l'image d'un journal froissé, que le vent emportait. Le passant le questionna longuement. Il répondit d'abord avec patience mais lorsque celui-ci voulut savoir ce qu'il avait représenté au bas de son tableau, agacé par cet interrogatoire, il répondit sèchement : un chien savant qui a bu trop de champagne.
L'homme émerveillé soudain gesticula, s'échauffa, et proposa à Pierre une somme très élevée en échange de ce tableau, à la condition qu'il n'y touchât plus. M. Broguetto, froissé dans son amour propre d'artiste, voulait refuser, mais M.Théo Stamin, marchand célèbre de tableaux lui promit qu'il exposerait ce chef-d'œuvre et parla si fort et avec tant d'enthousiasme que Pierre étourdi ne sut plus refuser. Il repartit sans son tableau, un peu honteux, un chèque dans sa poche.
Il vivait seul dans un petit appartement.
Une grande plante verte croissait dans son salon, filtrant la lumière qui pénétrait par une des fenêtres. Il souffrait de la solitude, mais, comme ses talents musicaux le lui permettaient, il chantait avec entrain en préparant son repas. Repu, il lisait enfoncé dans un profond fauteuil. Le lendemain lundi, il remarqua deux grands papillons bigarrés, voltigeant autour de sa plante. Il fut un peu étonné, mais se réjouit. Il les dessina, les peignit, heureux, mais ceux-ci disparurent quelques jours plus tard.
Attristé ce jour, il les oublia.
Le lundi suivant, il trouva deux jolies souris qui grignotaient son paquet de biscuits.
Il leur fabriqua une grande cage qu'il emplit de divers jeux, il acheta du grain et les admira, les caressa et bien sûr les dessina. Celles-ci disparurent aussi, le jour où un beau chat angora apparut miraculeusement. Sans doute était-il entré par la fenêtre entrouverte. Pierre Brogueletto, impressionné par la beauté de cette bête se rendit au poste de police et déclara qu'il avait trouvé un beau chat. Il sentit que les agents de la force publique eussent préféré qu'il s'abstînt, mais son honnêteté lui dictait cette démarche. Il revint quelques jours plus tard signaler qu'un setter noir égaré habitait chez lui. Le policier irrité lui demanda de ne plus revenir.
Bientôt, son setter parti, il trouva une panthère apprivoisée, puis un serpent boa, un loup gris, un lionceau ; il s'étonnait un peu, mais comme il aimait les bêtes et qu'il ne pouvait pas signaler ces apparitions surprenantes, il acceptait cette situation et bien sûr, peignait toujours ses nouveaux animaux. Ceux-ci très doux, ne l'effrayaient pas et il progressait rapidement en peinture animalière.
Pendant ce temps, son tableau, présenté par Théo Stamin bouleversait le monde des critiques. Une exposition rassembla autour de ce chef-d'œuvre quelques pièces d'artistes réputés, mais tous les amateurs éclairés admiraient ce caniche savant mais ivre dont la représentation abstraite mais puissante fortement évocatrice de la déchéance que crée l'alcoolisme et de la morgue de l'intellectuel, dont la forme tourmentée et presque méconnaissable contrastait avec le joli parc fleuri et l’hôtel de ville Renaissance.
Les demandes abondaient et Théo, souriant, annonçait que d'autres merveilles suivraient.
Et Pierre Brogueletto, en effet, accumulait les esquisses, les croquis, les dessins, les tableaux.
Il logea dans son garage un éléphanteau, puis vint un tigre. Pierre, étourdi écrasa un jour sa queue. Il ne put achever son tableau, on ne retrouva de lui que le pied gauche.
Deux tableaux enrichirent Théo. Le premier, et le dernier « Tigre en gestation, tourmenté par son instinct de prédateur ».
Il écrivit aussi l'histoire de Pierre Brogueletto, son enfance, ses études, ses amours violentes et passionnées, sa lutte pour vivre de son art, sa misère et bien sûr sa mort violente, sommet de sa passion, preuve de son incontestable, de son immortel talent. Le livre fut édité plusieurs fois et Théo calcula qu'il avait largement rentabilisé les frais réalisés pour fournir tous ces animaux à ce génie.
Quelque temps plus tard, la célébrité de Pierre Brogueletto lui permit de vendre tous ses tableaux achetés en bloc à un héritier très lointain.
Théo de temps en temps va fleurir la tombe de Pierre, le plus grand peintre qu'il eût découvert. Il se sent tout ému, en songeant à son propre génie qui fit connaître au monde cet artiste au talent jusque là ignoré.
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