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Le Généralissime

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Géronymus

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Le GENERALISSIME

Le général Courtemiche était un commandant exceptionnel.
Nommé Général Supérieur des Armées juste après la révolution, il avait l'obsession de l'égalité : Tout devait être réglé compté, en ordre, droit, rectiligne. Tout. Les hommes. Le matériel. Même la pensée. Rien ne devait dépasser.

Aussitôt nommé à ses suprêmes fonctions, il ordonna l'égalité absolue de tous les hommes de troupe comme de leurs chefs.
Une taille réglementaire fut décrétée et les plus petits furent rehaussés tandis que les plus grands eurent ordre de se rabaisser, par tous les moyens. On confectionna des chaussures spéciales, des bottes à échasse, réglables, intégrées dans les talons tandis que le service médical était réorganisé de manière à confectionner des prothèses destinées à réduire ou agrandir jambes et bras et que des spécialistes des hormones étaient recrutés pour chercher les molécules de l'égalité qui allaient, peu à peu, ramener toute la troupe à la taille réglementaire.

On créa donc un gabarit standard pour tout objet et chaque usage : vêtements, armes, mobilier, équipements de toute nature ; même les véhicules de combat furent modifiés.
Au début, les collaborateurs du général n'y croyaient pas, jugeant l'entreprise impossible et de surcroît inutile. De tous temps, ils avaient connus des grands et des plus petits. Les uns sautaient plus haut et courbaient la tête au passage des portes, les autres couraient plus vite et pouvaient se glisser dans les plus étroits passages. Chacun trouvait donc un rôle convenant à ses propres mensurations.

Mais le général Courtemiche entendait qu'enfin cela changeât. Il ne voyait aucune légitimité à ce que les uns dépassent les autres. Tout homme étant, selon une même nature, né égal à ses semblables, devait en tous points leur ressembler.
Il était temps d'entreprendre – et de réussir – à calibrer les êtres pour instaurer enfin cet ordre juste que la nature n'avait pas cru bon de distribuer équitablement entre tous ses rejetons. Et que ça saute !

Ainsi fit-on.

Tous les récalcitrants au nouvel ordre instauré par le généralissime durent se plier à ses exigences à défaut de quoi ils étaient écartés de leurs fonctions. Les moins réfractaires étaient conduits dans des camps d'éducation aux motivations et méthodes de l'égalité absolue. Les autres furent éliminés par les moyens que l'on supposa puis que l'on vit.

Une armée nouvelle, composée d'hommes de troupe les uns à échasses, les autres la tête rentrée entre les épaules et les jambes repliées dans le pantalon, vit peu-à-peu le jour.

Vint la guerre.
Les troupes se présentèrent sur le champ de bataille dans un ordre impeccable. En les voyant arriver de face, le spectacle était étrange : On ne voyait qu'une seule rangée de soldats face à soi, les autres, à l'arrière, tous parfaitement égalisés étant dissimulés par la silhouette du premier, tant ils étaient moulés au même gabarit.
C'était impressionnant.

Les armées ennemies n'en crurent pas leurs yeux.
Elles n'eurent pas besoin de régler deux fois leur mire.
Le premier coup de canon retentit.
Tous impeccablement alignés, les soldats du premier régiment du général Courtemiche tombèrent d'un seul bloc, tous simultanément – et également - fauchés par les projectiles qui les prirent en enfilade sans même leur laisser le temps de charger.

Les autres coups de canon, tirés dans les différentes directions d'où arrivaient les différents carrés – car tous ne tenaient pas sur le même champ – produisirent un égal effet.

Lorsque les pauvres soldats de l'armée de Courtemiche tentèrent de se disperser pour se soustraire au feu de l'ennemi, les uns se tordaient les pieds dans leurs bottes à talons hauts et à échasses tandis que les autres trébuchaient, perdaient leur casque et ne voyaient pas devant eux.

S'ensuivit une lamentable déroute qui, si elle n'avait eu le malheur de sceller le sort de ces pauvres bougres, eut été risible.
Naturellement, l'armée du général Courtemiche fut totalement défaite.
Par bonheur, le général lui même fut tué dès le début des combats comme tous les témoins également présents sur les lieux, en même temps décimés par le feu des canons.

Cette bataille fut ainsi la plus courte de l'histoire de ce peuple qui ne survécut pas à sa première guerre égalitaire, laquelle eut – et c'est sa seule gloire - l'avantage d'être également la der des der.

Personne n'ayant survécu au désastre, il n'y eut donc personne pour raconter la tragique et terrible mésaventure des armées du généralissime Courtemiche, suprême égalisateur d'une Nation disparue.
Pour le bonheur des suivantes.

Géronymus
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