Le français gracié

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Ancien professeur de physique à l'université, je m'intéresse désormais à l'écriture d'essais hors champ scientifique sur le sens notre vie et à la pratique du piano classique  [+]

C’était l’avant-dernière semaine de cours, la 11e pour Sidonie. Le déconfinement avait débuté ce 11 mai, entre soulagement et inquiétude. La morosité restait grande, car il n’était pas possible d’acter la fin réelle d’une pandémie mortifère, ni d’en mesurer ses conséquences économiques, sociales et psychologiques après deux mois d’arrêt du pays, en dehors des activités essentielles : soigner, nourrir. Celles des hommes des cavernes, songeait Sidonie. Par prudence, elle avait, à regret, décidé de terminer en télé-travail, car elle aurait bien voulu, cette année pas comme les autres, faire une petite fête. Mais cela était impossible. Si l’on avait la quasi-certitude, rassurante, que les jeunes ne pourraient être des victimes tragiques du virus, l’autre était la mise à pied de millions d’employés et autant de travailleurs de l’économie souterraine. A l’évidence, on pourrait compter sur de grands élans de solidarité et de dévouement citoyens. Mais en contrepartie la mise en place de politiques de contrôle de l’humanité toute entière était effrayante. Il y avait déjà les lois d’exception en raison des actes terroristes, il y en aurait de nouvelles en raison de l’état de santé de tout un chacun, devenu un terroviriste caché pour autrui. Le Iphone 2020 deviendrait le bracelet électronique pour tous. Ainsi nombreux étaient les gouvernements qui s’apprêtaient à porter le coup de grâce aux libertés individuelles, chèrement acquises pendant des siècles de luttes sociales, toutes classes confondues.

Sidonie à son poste, repris son clavier et annonça à sa classe, au complet, la curiosité linguistique qu’elle avait prévue d’analyser :

11. « Pourquoi appelle-t-on coup de grâce le coup qui tue ? »

Ce fut Marie-Madeleine la voix tremblante, qui s’adressa en premier à toute la classe et à sa professeure :

« Madame, j’étais amoureuse du docteur qui m’avait soigné l’année dernière. J’espérais même me marier avec lui, tellement j’étais amoureuse, quand j’aurais eu dix huit ans. Il vient de mourir à l’hôpital. Il était pourtant jeune, un peu plus de 30 ans. La réanimation a échoué. Les infirmières, qui ont tout fait pour le sauver avec le grand patron des urgences, m’ont dit qu’il avait laissé une lettre à ses collègues afin qu’ils ne fassent rien, si son cas s’aggravait. Ou plutôt si, il a demandé que l’on abrège ses souffrances. Au bas de sa lettre était écrit : Il y a beaucoup d’autres malades à soigner, faites votre travail comme j’ai fait le mien, sachez que je vous aime tous, au revoir.
L’infirmière en chef m’a expliqué: « Nous lui avons donné un médicament qui nous l’espérons, lui a permis de s’endormir doucement sans souffrir. Nous appelons cela le coup de grâce. »

Sidonie, Solarius et même le chérubin ailé restèrent sans voix, ébranlés au plus haut point par le désarroi de la jeune fille, son cri du cœur, sa sincérité, sa lucidité.

Solarius, dans tous ses états, dit au chérubin ’’fais quelque chose’’. Mais ce fut Sidonie qui réagit la première. Oublié le déconfinement, oublié les avenirs qui déchantent. Il y avait son étudiante, il fallait répondre à sa détresse, trouver les mots. Elle s’adressa à toute la classe :

« Marie-Madeleine vient de vivre une terrible épreuve. Vous la connaitrez tous un jour ou l’autre, hélas : celle de la disparition d’un être que l’on aime terriblement, même si c’est un amour impossible. Nous sommes en télé-enseignement, je vous propose donc d’embrasser tous votre camarade, dès maintenant, parce qu’elle n’a pas cherché à dissimuler sa peine. Partager c’est aimer ! Et je tiens à vous dire que ce sont les pires épreuves qui font grandir l’esprit et l’intelligence. Et c’est pour cela que Marie-Madeleine vient de nous donner la plus belle définition du coup de grâce, à travers ce qu’elle vient de vivre douloureusement :

‘’Acte d’humanité qui permet aux hommes et aux femmes de mourir dans la dignité et d’en choisir le moment ‘’.

Bien sûr, nous ne pouvons souffrir à la place des autres, mais nous pouvons toujours aider. Sachez que malgré tout ce qui arrive, la jeunesse reprendra toujours ses droits et heureusement. Mais j’insiste bien, quoi qu’il advienne, elle ne doit pas aliéner sa liberté, elle doit se battre pour plus de solidarité, plus de justice pour notre société. J’avais préparé d’autres questions sur le coup de grâce qui tue. Je vous les proposerai en devoir maison. Au revoir, au revoir les enfants, au revoir Marie-Madeleine, que les lumières t’accompagnent. Va voir la maman du docteur, elle doit être très triste elle aussi. Console-la.
Il nous reste une séance. Profitez des beaux jours, mais gardez encore vos distances. »

Sur les écrans apparurent 23 cœurs.

Solarius, fébrile, fit la capture d’écran, mais il vit en même temps la feuille que Sidonie, dans son émotion, avait, par mégarde, laissé sur son bureau.

Notes : Coup de grâce
1. Coup mortel à une personne ou un animal blessé en vue d'abréger ses souffrances.
Cas des animaux : boucherie, pêcherie, chasse et jeux. Exemple : L’Estocade, de Luis Rey Vila 1950.
Cas des suppliciés : Dernier acte du bourreau. Exemple : La Crucifixion, de Hans Memling 1491.
Homicide de civils ou militaires, amis ou ennemis, avec ou sans le consentement du blessé. Acte qui consiste à achever froidement un adversaire blessé ou qui ne peut se défendre : un prisonnier, un gladiateur, un résistant. Dans le cas d’une exécution : tirer dans le cœur ou la tête d'un mourant pour l’achever.
Exemple : Les Fusillades du 3 mai 1808, de Francisco de Goya 1814.

2. Sens figuré : acte final d'une suite d'événements menant à la fin d'une entité. Exemple : L’entreprise était au bord de la faillite, le coup de grâce lui fut donné par la pandémie. Il était en travail précaire (idem). Tennis : au dernier set, il lui porta le coup de grâce.
3. Au sens religieux ou pénal. La grâce signifie pardonner ; lever une accusation ; demander la clémence. La grâce du Dieu rédempteur. La grâce royale, la grâce présidentielle.
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M. Iraje · il y a
Un coup qui tue pour un français ressuscité ...
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Cristo · il y a
Merci beaucoup
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Les Histoires de RAC · il y a
Intéressant et fort bien mené. Il faut que j'aille lire les autres "chapitres" ♫

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