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Le Fragile

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Jargenty

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Le fragile palpite au vent comme un fanion, il n’a jamais d’état de grâce, jamais de lune de miel, jamais de repos que par une sorte d’effraction. Le fragile, tel qu’il me semble l’être dans mon être profond, survit dans une vigilance qu’il doit conserver même dans son sommeil. Les lignes vives des possibles fracas de son cristal le rappellent incessamment à l’analyse savante, poétique mais torturée des mouvements signes de son existence.
Par effraction il s’abreuve rarement d’instants de plénitude, de repos ; il se remplit du monde en libérant les entraves dans lesquelles il contraint son unité à faire Moi dans le groupe des hommes. Parfois donc, il se libère, il s’autorise à baisser sa vigilance. À noter que dans ces intervalles il est seul. Il ne peut pas réaliser cette opération en compagnie d’amis, de proches, de gens qu’il côtoie par ailleurs. Dans une manifestation j’aime être seul, ne pas défiler derrière un drapeau, une banderole au côté de camarades de travail par exemple, même si je les estime et éprouve un contentement à leur compagnie. J’aime me faire Tous, me faire mouvement de la foule, me faire sentiments et émotions de la totalité des âmes qui marchent de concert ; j’aime à ressentir le mouvement essentiel du monde tel qu’il se fait avec moi, je suis la rue, le boulevard.
Je marche alors, je vais et je viens, parfois je rencontre une connaissance que j’abandonne sous quelque prétexte inventé à l’instant. Ce n’est donc pas que je fuis cette connaissance pour laquelle j’éprouverais de l’aversion ou de l’ennui, non, c’est que je lui préfère le bain de foule, l’ambiance où je me perds, où je me dissous. Sans doute je me sens étrangement protégé par la multiplicité. Pardonne-moi, ami, si tu te reconnais dans celui ou celle que j’ai laissé là en plan un jour.
Le fragile éprouve rudement chaque jour, chaque minute. Il ne sait jamais s’il est à sa juste place, le doute est une persévération du mouvement du monde dans sa chair, dans son esprit. L’inconstance du monde va de pair avec une inconsistance, une impermanence dont il a très vivement conscience. Et quand il se perd devant un paysage « immobile » c’est qu’il accepte de se laisser porter par la mobilité micro et macroscopique du paysage dont l’immobilité est une pure illusion que les peintres décèlent et qu’ils peinent à rendre vivante sur la toile.
Alors, lâchant les amarres et ouvrant ses chairs au vent, au soleil, aux couleurs, aux agitations minuscules des feuilles et des oiseaux, le fragile se disloque, s’éparpille et devient le paysage, le monde, l’Univers tout entier dans sa vibration musicale.
Il faut lui reconnaître une capacité surhumaine à transcender la nature humaine et la condition des hommes. Sans doute aussi éprouve-t-il amertume et injustice de partager ce monde avec d’autres hommes qui ne peuvent pas comprendre sa vitesse, sa lenteur, le sens de certaines de ses réflexions. Le fragile ne peut pas être lui-même (comme tout le monde) mais il le sait, le ressent au plus profond de lui plutôt comme une tare. Il se sent anormal, en décalage, parfois bizarre, le sentiment de perplexité est son quotidien et pourtant il n’est pas psychotique. Il ne peut jamais coller, il peut au mieux accompagner temporairement la cause commune.
Le fragile trouve une part de réponse à son malaise à devenir suffisamment artiste, philosophe ou psychanalyste. Alors, assume-t-il d’être dans le monde comme une sorte de satellite en gravitation flottante comme il est dit de l’attention psychanalytique. Le fragile lévite, accroché à son nom qui ne semble pas avoir pris racine en quelque sol natal. Le nom du fragile est une éventualité diaphane, une réalité intemporelle et immatérielle en laquelle il lui faut croire sous peine de psychose justement. C’est pourquoi le fragile est auto-centré, semble d’un égoïsme insupportable parfois tout en paraissant à l’opposé complètement désintéressé de lui-même, dépouillé de son enveloppe sociale. C’est que le fragile n’est pas cohérent, ce qui, en dehors des sphères poético-oniriques de la philosophie, de la poésie et de la psychanalyse, le retranche en parti du monde rationnel des efficaces.
Mais il se passe aujourd’hui que la masse des fragiles augmente par le mouvement même, de plus en plus exigeant, d’une réalité humaine rationnelle et experte, technocratique et dévaluante. Les hommes eux-mêmes, bercés par quelque chimère d’un monde parfait, complètement contrôlable et mesurable dans ses moindres détails, créent une condition humaine à ce point impossible. Ils sont en cela bernés par une engeance toxique pour l’humanité, les avides addicts au pouvoir et à la richesse, construits uniquement sur la tangente de l’avoir qui fait fi de tout être au monde pour un être en caisse, en banque, en monnaie.
La masse des fragiles augmente. Ceux qui ne l’étaient pas dans les temps anciens de l’humanité le deviennent par la sélection qu’opère la génétique numéraire. La fragilité dès lors se révèle en tant qu’humanité réelle, je dirais même, que besoin réel d’humanité face à la mort par pétrification dans une immobilité mortelle : l’abstraction numérique de la valeur. Seul ce qui est immobile, figé dans une forme de calcification numérique (010101) est entièrement contrôlable de l’extérieur. Un cristal sans ligne de fracture par exemple est anti-fragile par essence, c’est-à-dire mort totalement. Même la mort, conçue comme humaine, est fragile car en elle le mouvement ne s’est pas épuisé.
Alors j’en viens à proclamer pour finir, dans le contentement d’avoir écrit cela, que la fragilité est l’avenir poétique de l’homme, la condition de sa survie et sans aucun doute une part essentielle de son être au monde.
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