Le Fils de son père

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Mon père se maria à l’âge de soixante ans, et je naquis l’année suivante. Ce ne fut pas un mariage d’amour – le contraire eut été surprenant – ni même d’intérêt, mais de raison au sens littéral du mot. J’entends par là que mon père décida de se marier, parce qu’il le fallait, et qu’il choisit son épouse selon des critères exclusivement rationnels.
Ce n’était pas que la solitude lui pesait ; il n’avait jamais été très sociable et avait renoncé de lui-même à la capitale et à sa vie trépidante pour venir s’enterrer dans ce trou. Il s’était seulement avisé que, seul désormais de sa lignée et sans personne à qui le transmettre, son art risquait de disparaître avec lui – et cette idée lui était insupportable. Il avait besoin d’un héritier, et ma mère lui paraissait la « génitrice » idéale, ayant fait la preuve de ses qualités physiques, morales et surtout intellectuelles. Mon père avait les idées eugénistes en horreur mais ne dédaignait pas les employer pour son profit personnel.
Comment il présenta la chose à ma mère, et pourquoi elle accepta, je n’en sais rien. Elle aurait facilement pu trouver un mari plus conventionnel qui l’aurait aimée d’amour plutôt que pour ses gênes. Peut-être y eut-il des sentiments sincères de son côté, cela aussi je n’en sais rien. Ce que je sais en revanche, c’est qu’elle éprouvait pour mon père une admiration sincère et inconditionnelle, et que je fus donc pour elle une immense déception.
Pour elle, pas pour lui : il mourut en effet avant que j’atteigne l’âge de raison. Je garde de lui un souvenir assez flou, ce qui est rageant quand on a un tel homme pour père. Vous qui me lisez, le connaissez sans doute mieux que moi.
Ce fut donc ma mère qui se chargea de mon éducation. Elle avait pour l’aider les récits des grandes réussites de mon père, ainsi que ses innombrables écrits sur des sujets aussi variés qu’improbables. Je dois l’avouer : tout en reconnaissant son génie, je me demandais et me demande encore souvent s’il n’était pas quelque part un peu toqué. Il faut l’être pour, par exemple, recenser et classifier toutes les formes de cendre de cigarettes existantes. Moi cela ne m’intéressait pas du tout, et je ne voyais pas quel bénéfice je pourrais en tirer, pas plus que je ne trouvais de plaisir à passer des après-midi entières à genoux par terre pour étudier les empreintes laissées par les chevaux ou les voitures. J’avais par contre un certain goût et talent pour les jeux d’esprit, et c’était là la seule occasion où je m’amusais un peu.
Loin de moi l’idée de noircir le tableau et de me présenter comme survivant d’une enfance malheureuse, car tel n’est pas le cas. Ma mère m’aimait, je l’aimais aussi et si l’on excepte ce curieux « entraînement », ma vie était celle d’un enfant comme les autres, avec les intérêts et les jeux de mon âge. Si elle admirait le génie de mon père, ma mère ne souhaitait pas me voir reproduire sa personnalité, aussi m’encourageait-elle à sortir, à me faire des amis, ce que je fis sans me faire prier. Elle ne s’offusqua pas non plus quand il devint manifeste que je n’avais pas hérité de lui son indifférence pour la gent féminine.
C’est peut-être pour cette raison que « l’expérience » échoua en fin de compte. Je devais avoir seize ou dix-sept ans quand ma mère me prit entre quatre yeux et me le dit de but en blanc : elle avait essayé de développer en moi les mêmes qualités qui avaient fait la renommée de mon père, et elle n’avait pas réussi. J’étais un jeune homme normalement intelligent, ce qui n’était déjà pas si mal après tout ajouta-t-elle avec un soupçon de regret mais non de reproche dans la voix.
Alors je suis devenu médecin, et après mes études à Londres je suis revenu au pays afin de m’occuper de ma mère qui avait perdu la vue et aussi parce que j’y avais mes racines. Elle est décédée l’an dernier et je vis à présent seul dans la maison sur la falaise. Je n’ai pas encore trouvé l’âme sœur, ayant sur le sujet des vues beaucoup plus romantiques et conventionnelles que mon père. Je reçois toujours du courrier à son nom, près de trente ans après qu’il ait rendu l’âme, et dans ces moments-là je jette toujours un coup d’œil au-dehors sur les ruches abandonnées depuis longtemps. Ma mère n’a jamais eu le courage de les démonter.
Je « rends visite » à mes parents chaque dimanche au cimetière après le service. La tombe de mon père n’a pas besoin d’entretien – elle est fleurie, honorée et nettoyée régulièrement par des mains anonymes venues souvent d’endroits dont je ne soupçonnais même pas l’existence. En revanche, celle de son épouse, juste à côté, n’intéresse pas grand-monde. Il faut dire que ma mère a choisi de se faire enterrer dans une concession à part, sans mention de son mariage, et sous son nom de jeune fille, Bellamy. Je saurais sans doute pourquoi si j’avais hérité des talents de mon père, et je me demande parfois ce qu’il pense de moi s’il me voit là où il est. Sans doute se dit-il que décidément les médecins font de bien piètres détectives.
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