3
min

Le fiancé de Sibylle

Image de Chantal Sourire

Chantal Sourire

320 lectures

241

Qualifié

Dès qu’elle a ouvert la porte, j’ai su que ma vie allait basculer. La sienne aussi. Et celle de tous les autres. Le monde entier ne serait plus le même, il tournerait mais les saccades de mon cœur le feraient hoqueter à chaque rotation. Il neigerait en été et la pluie ne serait plus jamais mouillée.
C’était un premier Avril, la date ne s’oublie pas. Sibylle, mon double, ma jumelle adorée venait nous présenter son fiancé. Elle voulait en faire la surprise à toute la famille, même à moi, son alter ego.
Sous la lumière tamisée de nos lampes de chevet, elle me parlait des heures durant de cet homme idéal au charme désuet, son élégance folle et sa générosité sans faille, mais refusait tout net de me le présenter avant d’être sûre de son choix. Sanction suprême, il m’était interdit de l’apercevoir en photo. Seule la description énamourée de ma sœur faisait galoper mon imagination et je dessinais en filigrane les contours d’un homme grand, brun aux yeux verts, chaleureux, assorti à Sibylle, et j’en étais heureuse pour elle, je l’aimais tant, ma moitié.
La date du mariage était arrêtée. Comme si ma sœur craignait déjà le grain de sable qui allait nous être fatal. Il lui fallait maîtriser la situation, écarter le moindre faux pas, baliser le chemin de son bonheur d’un rempart de granit. J’aurais pu lire à crâne ouvert dans les méandres de son cerveau.
Sibylle affichait une aisance de façade qu’au fond, elle ne possédait pas. Tout le monde la croyait forte mais en réalité c’est moi qui avais la tête sur les épaules. C’est du moins ce que je croyais. Elle doutait de tout, depuis toujours. De ses cheveux raides, son nez trop court, le choix de ses robes et ses notes à l’école, plus tard de son pouvoir de séduction.
Pourtant, si nous nous ressemblions comme deux gouttes d’eau, elle avait ce petit quelque chose de plus, un charme dont j’étais dépourvue, une féminité enveloppante, un sourire éclairé d’une fossette mutine, une façon bien à elle de regarder de côté quand on lui adressait la parole.
Malgré ses atouts, elle était gauche en société quand je me moquais du qu’en dira-t-on. La plus belle ne croyait pas en elle, le cygne s’étiolait tandis que le canard avait l’assurance chevillée au corps. Non que je fus bravache, plutôt habitée par un guide, une sorte d’ange gardien qui me susurrait les virages à négocier, les obstacles à éviter. Un phare sur le chemin de ma vie. Il déposait sur ma route de minuscules cailloux blancs qui jalonnaient ma destinée.
Et plus je m’ancrais dans le sol, plus Sibylle devenait aérienne et sauvage, un animal blessé, petit lapin en flagrant délit de vie dans les phares de l’auto.
L’annonce de son mariage me remplissait de joie. Elle serait enfin rassurée, épanouie comme elle le méritait aux côtés d’un homme qui saurait la protéger.
Pour fêter l’événement, nos parents avaient fait de leur mieux, sans ostentation, une simplicité conviviale de bon aloi, nappe fleurie et couverts de tous les jours. Afin que chacun soit à l’aise, heureux d’être là.
La porte s’ouvrit donc, en ce dimanche d’avril à midi, Sibylle rayonnante en retrait derrière l’élu de son cœur. Elle le poussa avec douceur vers l’entrée en murmurant « c’est lui ».
Au premier regard qu’il posa sur moi, il fut troublé et je mis son émoi sur le compte de notre ressemblance, les gens sont toujours fascinés par la gémellité, ce côté à la fois intrigant et quasi monstrueux du double et de l’identique.
Le champagne illuminait son regard pailleté d’or tel que Sibylle l’avait si bien décrit, il ne me quittait pas des yeux, je commençais à m’y noyer, pensant que les bulles liées au premier soleil du printemps surchauffaient son esprit, et le mien. Il était comme je me l’étais représenté, en mieux, en beaucoup mieux, un être d’exception, c’est du moins ce que je ressentais. J’étais envoûtée et il ne me semblait pas en meilleur état.
J’avais perdu mon aplomb, mes pieds avaient quitté le sol, je bredouillais des mots incohérents, parlant trop fort, riant pour un rien, tripotant la mie de mon pain comme un enfant qui s’ennuie à table. D’ailleurs je m’ennuyais, je volais avec lui vers d’autres cieux, j’attrapais sa main pour le suivre n’importe où pourvu que ce fut immédiat.
C’est la voix de Sibylle qui me ramena sur terre.
— Et toi, sœurette, tu ne penses pas convoler, ce serait drôle qu’on se marie le même jour ?
J’avais en effet une amourette à ce moment de mon existence, un flirt sans importance, terne et sans avenir.
Dans une prière muette, je fis appel à ma petite étoile, celle qui ne m’avait jamais lâchée, en vain, elle avait déserté, perdue dans l’immensité du ciel, à sauver d’autres âmes en détresse. Le souffle court, je m’accrochai au vide et courus vomir au fond du couloir. Je ne sais plus comment s’est terminé le repas.
Sibylle s’est mariée, comme convenu à la date fixée, sans demoiselle d’honneur puisque mon départ précipité la privait de ma présence. Elle m’en voulut un peu mais oublia vite cet incident au milieu du nuage de tulle et de bonheur dans lequel elle virevoltait.
L’urgence à entamer une thèse sur la vie menacée des Bushmen au fin fond de l’Outback m’obligea à partir au bout du monde. Je n’avais pas trouvé plus loin que l’Australie pour fuir mes démons.

PRIX

Image de Printemps 2019
241

Un petit mot pour l'auteur ?

Bienséance et bienveillance pour mot d'encouragement, avis avisé, ou critique fine. Lisez la charte !

Pour poster des commentaires,
Image de Jean Calbrix
Jean Calbrix · il y a
Comme quoi le tragique arrive au moment où l'on s'y attend le moins ! Bravo, Chantal ! +5
·
Image de Robert Grinadeck
Robert Grinadeck · il y a
Un récit original, fort bien troussé, sur le thème de la gémellité.
·
Image de Sam Ange
Sam Ange · il y a
Belle histoire 😊
·
Image de Samia.mbodong
Samia.mbodong · il y a
La narratrice est donc tombée amoureuse du fiancé de sa sœur jumelle..
Un moment je pensais que nous aurions deux couples de gémeaux.
Finalement l’Australie est une fin plus réelle.
Bravo et merci je soutiens.

·
Image de Christopher GIL
Christopher GIL · il y a
Jolie histoire, le coeur à ses raisons.. j'ai bien aimé sinon cette image dans votre texte "petit lapin en flagrant délit de vie dans les phares de l’auto", je vous donne toutes mes voix! :)
J'ai un poème "chamboulement" et un texte ds la catégorie De Vinci, si cela vous tente..!

·
Image de Gérard Aubry
Gérard Aubry · il y a
Belle histoire, mais douloureuse. La vie n'est décidément pas toujours bien faite! G.A.
·
Image de Zouzou
Zouzou · il y a
Tout en émotions douces et dures....
·
Image de Lélie de Lancey
Lélie de Lancey · il y a
Triste fin, mais elle aimait vraiment sa sœur, c'est ce que je crois...
·
Image de Chantal Sourire
Chantal Sourire · il y a
Moi aussi, merci Lélie !
·
Image de JARON
JARON · il y a
Bonsoir Chantal c'est une belle histoire, un coup de foudre incroyable et une fin triste, fuir pour échapper à ses démons. Mes voix bien évidemment et une belle soirée. Jacques.
·
Image de Regis Rulhe
Regis Rulhe · il y a
une jolie histoire pleine d,émotions
·

Vous aimerez aussi !

Du même auteur

NOUVELLES

Tout ce que je sais, on me l’a raconté. Le vacarme venu des entrailles de la terre, écrasement de tôles, crissement des rails tordus, hurlements de bêtes piégées quand elles pouvaient ...

Du même thème