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Le désert pourpre

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Bruno Bottin

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La brume a envahi mes yeux, je suis allongé ici-bas dans l’herbe mouillée.
 Je ne comprends pas ce qu’il vient de se passer, mon âme est sortie de mon corps où peut-être mon corps n’était pas le mien.

J’écarquille mes yeux qui me semble globuleux et noir, totalement noir, aucune once de blanc ne se promène dans le globe.
 Il me semble que mon nez a été coupé et que je respire par deux orifices à même mon visage. 
Je n’ai plus de lèvres, ma bouche s’ouvre sur des dents acérées et pointues, il me semble en passant ma langue que ce sont des pieux en émail jaunâtre.

Péniblement j’arrive à lever une main et tout cela n’a plus grand-chose d’humain.
 Ça ressemble à un semblant de pattes avec à la place des ongles des griffes prêtes à trancher un quelconque intrus s’aventurant autour de moi.
Mes bras sont décharnés, j’entrevois un peu les muscles survivants qui ressemblent à des fils de marionnettes, mes os pourrait s’effriter s'ils étaient amenés à se toucher entre eux.

Ma peau a une teinte jaunâtre comme les doigts d’un fumeur et légèrement verdâtre par endroits me rappelant le teint particulier de la viande en décomposition.
Accéder à la station verticale est excessivement compliqué tant le vent légèrement glacé me fait osciller comme une brindille dans un courant d’air. 
Mes membres sont disproportionnés et je ressemble vraiment à un épouvantail perdu dans un champ de maïs.
Quelques larmes en poudre tentent de perler au coin de ma joue marbrée mais tout cela me procure une douleur qui électrise ce qui ressemble à ma nouvelle colonne vertébrale.
Je me laisse tomber, à quoi bon, je n’arriverais pas et très certainement plus à marcher.
Je laisse aller la ronde des souvenirs dans mes neurones noirs et fissurés.

La brume est là mais derrière elle, apparaît un décor de velours pourpre, un peu dans le style Victorien.
Je suis là asexué, habillé d’une magnifique robe noire de veuve avec une collerette blanche en dentelle.
Je regarde mon visage décharné légèrement fardé, la beauté de la mort se lit dans mon reflet, je n’ai pas peur de me voir, je suis juste intrigué de savoir pourquoi ce brouillard empêche mes souvenirs de revenir.
Le piano joue la Marche Funèbre seul, aucune présence n'actionne les touches d’ivoire blanches et noires.
Des constellations de flocons se propagent en me font perdre pied pour me propulser dans un autre endroit que je ne connais pas mais dont l’odeur me chavire le coeur .
Une cave, je suis dans une cave, avec toujours la même apparence cadavérique.
Des menottes de l’inquisition tiennent mes poignets, des vis sont passés dans mes os et entrave tout mouvement.
Mes cris de désespoir sont des hurlements de loups blessés mêlés à des pleurs de bébés affamés, ce son pourrait glacer le sang à tout combattants de l’extrême.
Un rayon de soleil tente de filtrer du soupirail au-dessus de ma tête, j’arrive ainsi à entrevoir le lieu où mon âme a atterri.
Des ossements jonchent le sol, des plumes noires et ensuite je ne vois plus rien car la brume arrive.
Elle monte au niveau de mes chevilles et des noeuds qui me servent de genoux, son contact est glacial, mordant, mais le sentiment de peur n’existe plus à l’intérieur de moi.
Dieu m’a oublié ainsi que tous les saints où suis-je tout simplement un apôtre de l’enfer?
J’aurais tout loisirs de me poser ces questions dans l’éternité des souffrances qui vont s’offrir à moi.
Je tente de fermer mes paupières sèches et là elles partent en poussière, mon enveloppe charnelle est dévastée, trop d’années à errer à travers les endroits glaciaux, trop d’années à surfer sur la brume.
Je perds connaissance, une claque derrière la nuque et je ne sais plus d’où vient le vent.

Une morsure à l’intérieur de ce ventre, quelque chose qui me mange les entrailles.
Mais où suis-je?
Mon corps malgré sa décomposition qui avance sent le contact plus que froid de la table sur laquelle je suis allongé.
Je suis entièrement nu j’ai bien l’impression.
Cette satanée brume m’empêche de distinguer ce qui est autour et surtout moi.
Je me remue du mieux que je peux pour essayer de sentir mes membres, rien n'y fait, j’ai l’impression de sortir de six mois de chimiothérapie.
Mon corps s’écroule à même le sol et je me retrouve telle une vulgaire serpillière moisie à contempler les déchets.
Des vieilles pinces, quelques scalpels, des gants de chirurgie, du matériel d’hôpital dans un piteux état.
Je ne vois pas plus que ça, mes yeux sont secs et me font mal, le brouillard est présent.
Néanmoins une lumière fluorescente se trouve pas très loin et offre un point d'accroche à mon regard.
Jaune ou vert très clair, je ne saurais le dire, c’est assez flou, mais je ressens des palpitations dans mon estomac au fur et à mesure que la lumière s’intensifie.
Tant bien que mal je finis par discerner une forme dans mon estomac!
Un vers, un lombric, une chenille de la taille d’un bébé.
A l'extrémité de ce corps mutant se trouve une bouche avec des petites dents, c’est très assurément çà qui me pique et me tiraille l’intérieur.
Ce bébé hideux me dévore de l’intérieur, je ne vois et ressens que cette sensation, j’ai la nette impression que ne peux pas lutter contre lui, je n’en ai pas la force c’est certain.
En douceur et avec délectation cet intrus aspire mes entrailles et mes viscères, je ne ressens pas tellement de choses à part peut-être la vision de voler sur les nuages.
L’enfant grossit et ne moi je deviens rien, le néant.
Mes os, ma peau tout part, au moins je servirais à ça, nourrir la bête de l’intérieur!
Quoique je sois plus là je vois encore ce qui se passe par l’oeil de la bête, terrible sensation car à aucun moment je peux interagir sur ses choix .
Tout ce qui passe devant elle finit dans son ventre, on dirait un aspirateur géant, un camion poubelle, le vide, voir l’oeil du cyclone.
La bête, cette monstruosité prend de l’ampleur, un volume gigantesque et rampe en creusant des sillons sur le sol.
La peau de son ventre craque mais elle avale tout, aucun cerveau ne peut régir cette gloutonnerie et je ne peux que constater l’ampleur des dégâts.
Ce qui devait arriver finit par se produire, tout explosa, éclata en projetant des viscères noirs partout sur plusieurs kilomètres aux alentours.
Tout ce qui fut avalé, fut rejeté par un suc gastrique provoquant un cratère sans fin.

Tout doucement la magie opéra et la brume arriva pour prendre possession du terrain, elle enveloppa de son flux cotonneux tout le désastre et sous elle un champ de violette pris place.
Chaque viscère fut remplacé par des pétales pourpres, un miracle après le cauchemar.

Je me réveille aujourd’hui avec la voix plaintive de Sopor dans mon mp3.
J’avais décidé de me reposer dans cette plaine où rien ne se trouvait, pas même un arbre.
Un désert de vie et un désert de son, un endroit digne d’une planète inconnue.
Seul ce champ de violettes m’avait intrigué et m’avait donné envie de m’allonger ici avec de la musique pour accompagner mes songes.
Je crois que j’avais bien fait, mais Dieu que ce rêve fut bizarre, voir angoissant.
Cette brume présente à chaque endroit comme une chaîne arrachant les chevilles.
Je devais partir vite car des frissons commencer à me parcourir l’échine.
Une sensation bizarre me donne envie d’aller aux toilettes qui bien sûr n’existe pas trop dans cette étendue.
Une légère douleur me tiraille l’estomac!
Je me lève et le ciel s’assombrit... Mais...
Les fleurs ont pris d’assaut mes pieds, et se referment sur mes chaussures comme des doigts de mort-vivant.
Je veux avancer mais mes jambes sont aspirées dans le sol, je ne peux plus bouger et mes cris sont sans aucun écho.
On m’aspire vers le sol, déjà je suis englouti jusqu'à la taille, la brume arrive maintenant au-dessus de ma tête.
Elle rentre par ma bouche et pose un souffle glacial dans mes poumons et je sens mon coeur qui se fige.
Ce voyage à l’intérieur n’était pas un rêve, c’était la mort qui se promenait avec mon âme dans le monde de la souffrance.
Mes cheveux ont disparu et moi avec.
Quelques violettes vont prendre forme pour donner un peu de gaieté à ce passage .

PRIX

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Richard Laurence · il y a
Encore un grand bravo pour ce texte !

Il y a, dans cette finale, des textes de moins bonne qualité, mais le système de votes est ce qu'il est et cela fait partie du jeu... Ce système est un bon système parce qu'il récompense les gens qui votent et font des commentaires sur les textes mais il a aussi un effet pervers : il ne reflète pas réellement les goûts du public.

Je vous invite donc à venir prolonger le plaisir en participant à la "sélection du public" du Festival Off, sur le forum : http://short-edition.com/fr/forum/la-fabrique/imaginarius-2017-le-festival-off

Que la fête continue et longue vie au prix Imaginarius !

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Bruno Bottin · il y a
merci beaucoup.
je vais jeter un oeil à cette sélection..

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Charles Dubruel · il y a
je viens de m'abonner...je crois, Bruno que je ne le regretterai pas !!
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Bruno Bottin · il y a
Merci Charles...
Vous pouvez suivre mes petits écrits ...Il y a du spleen, des arts martiaux, et le cancer de mon épouse.
Des mots pour les maux.
Amicalement.

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Yann Olivier · il y a
J'aime. Je vote. 5 voix.
Je suis aussi en compétition avec une brume brumeuse ... :
http://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/ainsi-soit-il-2

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Bruno Bottin · il y a
je vais jeter un oeil à votre oeuvre.
Merci pour vos voix.

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Miraje · il y a
Entre le champ de violettes, des vampires, le loup-garou, et Alien, je me suis laissé emporter ...
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Bruno Bottin · il y a
Une petite ballade glaçante...
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Patrick Chambettaz · il y a
Glaçant, mais très bien amené ! Bravo, bonne chance pour le prix, et excellente année 2018 !
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Bruno Bottin · il y a
Merci Gambit.
Je vous souhaite également une bonne année.

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Richard Laurence · il y a
Un très beau texte !
Si vous souhaitez un commentaire précis et argumenté, n'hésitez pas à demander et, de même, ne vous gênez pas pour venir commenter, critiquer ou même détester ma "Frontière de brumes"...
Tous mes vœux pour cette nouvelle année !

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Bruno Bottin · il y a
Merci Richard pour ce commentaire,je vais aller de pas jeter un oeil à votre texte.
Bonne année également.

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Francine Lambert · il y a
Cette conscience d'être détruit de l'intérieur est absolument épouvantable, mais racontée de telle manière que je n'ai pu m'empêcher d'aller jusqu'au bout . . . c'est glaçant, déstabilisant, morbide mais prenant ! Alors joyeuses fêtes Bruno, et à bientôt !
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Bruno Bottin · il y a
merci pour votre commentaire.
Je vous souhaite également de bonnes fêtes Francine.

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Coraline Parmentier · il y a
Un texte qui maintient le suspense, doublé d'une bonne touche d'aventure ! Mes voix !
Si vous voulez connaître mes déesses des eaux, vous pouvez embraquer sur la barque solaire du dieu Rê et rejoindre mon royaume embrumé...
http://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/le-royaume-dans-la-brume

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Bruno Bottin · il y a
Merci Coraline.
Je vais avec plaisir jeter un oeil à votre oeuvre.

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Pascal Depresle · il y a
Très beau texte
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Bruno Bottin · il y a
merci beaucoup Pascal.
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Klelia · il y a
Un rêve qui se révéle prémonitoire... flippant !
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Bruno Bottin · il y a
Merci Klelia..Flippant est un terme qui me plait bien.
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