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Le dernier matin

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Céline Goin

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C’est l’aube, une aube encore, une aube parmi tant d’autres...mais c’est l’aube...C’est là, ils le savent, le dernier matin. Elle n’a pas coiffé ses cheveux et la brume se fond aux mèches que le vent balaye, elle est pâle, elle est cernée. Sa bouche est sèche, abimée, pétrifiée.
Elle est l’aube.
Il la regarde venir à lui et il lutte contre les battements du cœur qui s’accordent au bruit des pas de la femme qui s’approche.

Il la regarde et la voit ainsi telle qu’elle est : insaisissable, suspendue entre souffrance morbide et envie folle de vivre...Il la regarde osciller entre ces deux mondes. Elle pense lui avoir tout livré quand il n’a su rester qu’à la porte, car ce balancier épouvantable l’a laissé sur le seuil, découragé.

Il la voit enfin et réalise qu’il ne s’est s’attaché qu’à un pendant de cet être et qu’une vie entière ne suffirait à l’embrasser si il n’en a l’envie, et plus il la regarde, plus elle se désincarne : elle cesse ainsi d’exister.

Il l’a tant voulu, il a tant cru l’aimer, il s’est tant fourvoyé et imprégné de cette maladie, de cette folie, que la guérison lui révèle enfin cette femme étrangère.

C’est le dernier matin, c’est le matin des derniers mots, ce sera leur dernier orage, une éprouvante tempête où chaque parole, chaque silence aura la violence des coups qu’on inflige au supplicié.

Elle est à côté, et pour une dernière fois, sans même étendre ses bras, il va, quelques instants la protéger de son ombre.
Il laisse faire, il la laisse parler, il se perd déjà dans les silences qui traineront ça et là, car il restera à côté, une fois encore, juste à côté...
Face à lui, elle reprend son souffle, les lèvres entrouvertes laissent tomber ce qu’il reste de cet amour : phrases, point de suspension...suspension de la pensée...

C’est l’aube, le soleil se lève, c’est l’aube et elle sait qu’il lui faut partir, qu’il lui faut admettre la non rencontre, le non amour, accepter le lien mais perdre celui qui est là, au bout de la corde, ne garder que le lien et renoncer à cet autre, au bout de cette corde.

L’éternelle répétition a eu raison de ses aveuglements, l’éternelle répétition a eu raison de ses erreurs : lavé, blanchi et relavé, le sentiment premier vient de se déchirer dévoilant à ses yeux et surtout à ce cœur avide de liberté un horizon sans ce regard et cette peau mille fois réinventée.
Elle le quitte, elle quitte l’absent renouvelé, elle quitte l’attendu sans visage se libérant ainsi de l’attente.

Main suspendu, les yeux à fleur d’azur, le verbe éventé cours d’elle à lui :

« Je vais aimer le monde, je vais aimer le soleil, j’aimerai chaque minute accordée, j’aimerai le temps gagné, le temps perdu, je m’assiérai à côté de chaque être qui passera à portée de main, et m’abreuveraisilencieuse de sa vie.
Je vais aimer, vraiment, et effacer mon nom et le fondre dans celui de l’autre, j’ouvrirai mon univers et accepterai que cet univers soit aussi dans le plus humble et le plus méprisable des hommes qui passera à ma portée.
Je me désapprendrai, pour les apprendre.
J’aimerai le silence et j’aimerai dans le silence.
Je veux aimer et j’aimerai le monde pour t’aimer enfin puisque je n’arrive plus à t’aimer. »


Il ne répondra pas. Il n’a rien à répondre. On ne peut répondre à cela. Il ne répondra pas, mais sa main, juste un instant viendra à elle, sa main, juste sa main, juste la main. Furtivement, dans ce mouvement, dans ce silence, la main lui répond, lui dit que, lui, il aimait le monde, il aimait le monde et l’aimait elle avant même de la savoir... c’est simplement sa main qui murmure : « si tu n’étais toi avec tes yeux et ta peau, je pourrais te dire « je t’aime » car je t’aime mais tu es toi, avec ce regard et cette peau, et tout cela est un obstacle, je ne t’ai pas aimé pour ce que tu étais, je t’aimais juste parce que tu étais dans ce monde, tu étais le monde. »

La main seule a parlé, car Charlotte ne sait entendre les mots. Et puis, les mots ne sont plus que des coups portés, des armes, des faux pas.
La main seule parle.

Son ombre, son ombre à lui, en écho à la main accompagne le monologue et le conclut : doucement elle la recouvre quand se lève le soleil, elle adoucit les traits de cette femme que les veilles ont creusé, elle colore les lèvres asséchées par les cris retenus, lui redonnant ainsi, le visage de l’amour.

C’est l’aube, c’est le dernier matin, ils le savent sans oser se le dire, c’est l’aube, elle est venue, il est venu, mais c’est l’ultime aube et il n y en aura plus.

PRIX

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Zurglub · il y a
Terrible... poignant... il y a à la fois une insistance et une délicatesse... du velours !!!
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Brocéliande · il y a
C'est grave et beau ..je regrette de l'avoir manqué avant ..
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Maour · il y a
Je vous soutiens pour le prix ;)
J'espère que vous aimerez aussi mon poème :
http://short-edition.com/fr/oeuvre/poetik/le-retour-du-soleil
Amitiés

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Daniel Nallade · il y a
Le dernier rendez-vous! mes voix pour cette ambiance particulière.
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Céline Goin · il y a
Merci Jean.
Je suis très touchée par votre démarche. Je vais aussitôt que possible vous lire.

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Jean Calbrix · il y a
Une jolie description de la fin d'un amour ! Bravo, Céline, pour ce beau texte où le désir de fuir est plus fort que l'envie de rester. Vous avez mes cinq votes.
Je vous invite à lire mon sonnet sur le destin tragique de Mumba : http://short-edition.com/fr/oeuvre/poetik/mumba Bonne journée à vous.

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