Le dernier été

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Laure, 21 ans, étudiante. Vous épargne tous les mots inutiles pour se concentrer sur l'essentiel. Sur la voie pour comprendre le monde, irréversiblement, en cours de recherche d'une forme de  [+]

Image de Eté 2016
Été. La sensation de fondre. Le soleil qui tape. Les cheveux blondis. Les coups de soleil. Le sable partout. La chaleur. La liberté. Les amis, les souvenirs au coin du feu, la gratte et les karaokés improvisés, les soirées, les grasses mat', les mirages, les ventilos à fond, les voyages, les fous rires, les amours éphémères, les airs entraînants.

« Sous les jupes des filles »
Allongé dans l'herbe, les brins délicats lui chatouillant la nuque et les bras, il savourait la douce brise qui lui ébouriffait les cheveux et faisait gonfler par moment son tee-shirt.
Au dessus de lui, les claquements du linge en mouvement, les intermittences d'ombres et de lumières, le calme.
Adonis venait souvent ici, sous l'étendoir, en fin d'après midi. Il était seul. Comme jamais. Pour la première fois, pas d'éclats de joie. Pas de main dans sa tignasse. Pas d'odeur de pain d'épice, de violette et de lessive bon marché.

« Le paradis blanc »
Le souvenir remonta à la surface, tel une plume sur sa mémoire. C'était tout récent, six semaines plus tôt, elle portait une robe blanche toute simple, son maillot rose fluo ressortait en transparence quand elle bougeait. Ses cheveux étaient tressés et elle avait passé une fleur jaune derrière son oreille. Ce jour-là il lui avait demandé comment elle faisait pour être aussi talentueuse.
Elle lui avait répondu, dans un haussement d'épaules, « C'est comme une photo de mon inspiration, un instantané de mes pensées. » Deux phrases qui étaient censées tout signifier.

« We are the champions »
Un tourbillon d'émotions, les grains de sable chaud sous ses doigt, ses cheveux trempés dégoulinaient sur son front et dans son cou. Il l'attendait, elle faisait un match de Beach volley. C'était au début des vacances, première journée à la plage, le début des souvenirs et sans le savoir, le dernier été. Une grosse goutte s'était écrasée sur son nez et derrière ses paupières fermées, une ombre se profilait. Il avait ouvert les yeux, une expression amusée sur le visage comme il devinait qui se tenait au dessus de lui.
Elle était là, ses cheveux formant de grosses mèches dégoulinantes après sa supposée baignade. Il lui a demandé « Alors ? » Et elle l'a fixé un moment avant de déclarer « On a gagné ». Comme si elle savait que cette victoire n'en était pas vraiment une, qu'elle ne durerait pas.

« You and I »
Un mouvement de balancement dans le vide, les feuilles qui fouettent le visage, la sensation de l'air qui caresse le corps. C'était il y a huit semaines environ. Il avait tourné la tête pour la voir. Elle était là, ses dents dévoilées en une moue affective rehaussaient l'éclat caramel beurre salé de ses yeux en amandes.
Elle lui avait demandé de lui faire une place dans le hamac et ils s'étaient difficilement mais confortablement installés, peau contre peau, dans leur position habituelle. Elle lui avait parlé pendant une bonne partie de l'après midi de sa définition de la vie, de sa théorie de l'esprit.

« I believe I can fly »
Elle s'habillait toujours en blanc, elle disait que c'était la couleur de la pureté et de la vérité, celle des anges et des âmes. Elle disait que ce n'était pas une couleur, elle se plaisait à dire qu'elle portait l'arc en ciel, qu'elle luttait contre l'absence, le vide, le noir. Elle était comme ça, elle dégageait un truc qu'on ne comprenait pas. Ils marchaient dans les grandes rues, boulevards de gens empêtrés dans leurs problèmes, avenues des cœurs, ronds points des destins.
Une glace entre les doigts, du sorbet sur le bout du nez, elle marchait en équilibre sur la bordure du trottoir. Il avait dû se pencher vers elle pour l’entendre murmurer qu’elle croyait que tout était possible, que dans une autre dimension, un autre elle savait peut-être voler. Puis elle avait sauté sur le coté, le regard dans le vide. C’était vers la fin du mois dernier.

« Alien »
Trois semaines plus tôt. Déjà. Seulement. Ils étaient assis face à face sur une branche, en équilibre au dessus du vide, la nature sauvage sous leurs pieds et la vie simple et primaire autour d’eux. Elle ne bougeait pas, les yeux clos, la respiration lente et profonde, comme si elle dormait. Dans un sursaut, elle fixa son regard sur lui et lui fit, d’une traite, son discours : « Ad’... On nous a donné une terre, avec des champs, de la vie, et nous on en a fait un morceau d’espace agonisant, avec des putains de produits chimiques et des transformations... On s’est appropriés des parcelles de terrain, des océans, des arbres, on a transformé tout ce que la vie nous a offert en argent liquide, en lingot d’or et en montagne de pièce... On nous a donné la paix, on a fait la guerre, on nous a donné l’amour, on a créé la haine. Comment ne pas être persuadés d’être ratés ? D’être le mal incarné ? » Un discours qui l’avait fait tiquer.

« The end »
Dimanche. Deux semaines avant la rentrée. Le départ d’Ellyn. Les souvenirs s’étaient succédé en une cascade fracassante, tous ces signes qu’il n’avait pas vu parce que c’était à elle de se questionner et de s’indigner. Quelque chose s’était passé. Ses derniers mots pour Adonis... restaient gravés au néant sur fond de douleur rouge sang. « Et si tout cela n’était qu’une illusion ? Si nous étions une espèce d’expérience dans une bulle que quelqu’un attends de voir arriver à sa fin ? Si nous n’étions que des cobayes, destinés à s’entre tuer ? Nous jouerions notre rôle à la perfection... C'est ce que je vais tenter de découvrir. Je te raconterais, Ad', comment c'est, après. Si ma théorie était vraie. Je t'aime, je crois. »
Son incapacité à comprendre le monde l’avait tuée. Ou peut être étais-ce la chaleur de l’été... Et les musiques, en boucle derrière.

Été. La sensation de brûler. Le soleil qui assomme. La folie qui surgit. Les sales coups. Les déments partout. La chaleur. Les pulsions libérées. Les soirées, les dégueulades au coin du feu, les blacks out et l’angoisse incontrôlée, les baisers, les rideaux tirés, les mirages, le temps qui fuit, les ballades, les fous rires, les démons éphémères, les ténèbres entraînants.

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