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Le dernier coup de feu

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Yoann Bruyères

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LAURÉAT
Sélection Jury

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Les tempes grisonnantes entre les barreaux et les yeux dans le vide, il n’y croyait toujours pas. Pour la première fois de sa vie, Lucky Luke avait tué. Lui qui n’avait jamais eu à verser le sang, il venait de tuer un homme. Un souvenir encore trop flou mêlé à un puissant déni s’embrumait dans son crâne. Un crâne coincé entre deux barres de fer. Peu auraient parié qu’un jour Lucky Luke puisse descendre quelqu’un, mais aucun n’aurait cru qu’en plus il se ferait prendre. L’adjoint qui avait verrouillé la cellule n’y croyait pas lui-même. Son vieux héros enfermé, et surtout tristement éteint.
Le shérif ne s’embarrassait pas de stupéfaction, Lucky Luke était avant tout un homme. Et un homme avec une arme ça tuait un jour ou l’autre, ça se passait comme ça dans l’Ouest. Et un homme qui tuait, ça se faisait attraper un jour ou l’autre, le shérif y veillait. Pourtant la tête du cow-boy n’était pas celle d’un fugitif, il semblait sonné, résigné. Le choc, sans doute. Il n’avait même pas protesté quand ils l’avaient désarmé. C’en était presque décevant, l’arrestation de la légende de l’Ouest ressemblait à la mise au trou d’un poivrot du saloon. Ouais, pour sûr, Lucky Luke était avant tout un homme.

Dès le lendemain, Lucky Luke était solidement menotté pour son propre procès. Le juge, peu enclin à l’empathie, déroula froidement les faits. Après avoir arrêté Liar Pielson, un des pires trafiquants de la région, Lucky Luke était interpellé par un fermier menaçant sa propre femme avec un couteau, l’homme demandait la libération du prisonnier sous peine d’exécuter son épouse.
Sur son banc, Lucky Luke reprenait peu à peu pied dans sa mémoire. Il avait jaugé l’individu. Venant d’un fermier, c’était souvent du bluff mais pas cette fois. Il était effrayé, imprévisible, la menace était sérieuse. Il pouvait le désarmer sans blesser personne ni perdre son prisonnier. Il fallait juste être rapide, mais ça, c’était sa spécialité.
« L’accusé a ouvert le feu à deux reprises sur la victime. Celui-ci touché d’au moins une balle dans l’abdomen est mort de sa blessure. »
Le cow-boy se repassait la scène. Il tenait d’un bras Liar Pielson qui l’avait supplié de garder sa canne car il boitait, il ne l’avait donc pas attaché. Sa main libre avait attrapé le revolver en un éclair, il avait tiré sur le manche du couteau pour l’écarter de la gorge. Un tir sur la lame l’aurait enfoncée directement dans le cou de l’otage. À aucun moment il n’avait douté, il ne ratait jamais son coup.
Mais contre toute attente, le fermier s’était effondré. Un mince filet de sang coulait de son ventre. C’est là que le vieux héros avait basculé, abasourdi. Avait-il manqué son coup et tué un homme pour la première fois de sa vie ? C’était impossible, pourtant il l’avait vu de ses yeux.
« Les témoins sont formels, il n’y avait personne d’autre portant une arme dans la rue. Aucun tireur embusqué sur les toits. Personne n’a quitté les lieux hormis Pielson qui s’est enfui en courant, mais il n’était pas armé. »
Choqué, le vieux justicier n’avait plus bougé. Entouré des cris des passants et de l’épouse en pleurs, le shérif l’avait empoigné brutalement. Dans sa tête tournait en boucle le bruit du coup de feu et le sang qui coulait.
Une balle dans l’abdomen. Deux tirs. Lucky Luke démoralisé entendait un bourdonnement agaçant dans ses pensées. Un doute vibrant au fond de sa mémoire. Deux tirs. Son revolver aurait-il tiré deux balles d’un coup ? Sa première défaillance en soixante-dix ans ?
« Cet homme trop sûr de lui est aujourd’hui dangereux, il a la gâchette facile mais le reste ne suit plus. Il est temps de prendre votre retraite M. Luke. »
Enfui en courant, boiteux, une balle...
C’était donc ça ! Lucky Luke n’avait tué personne, il en était convaincu. Ce coup monté, il aurait dû s’en douter. Peut-être qu’il prenait de l’âge en effet, sa confiance d’acier avait flanché. Embourbé dans l’émotion et la peur, il n’avait pas analysé méthodiquement les faits. Il aurait dû entendre ce second tir.
Le cerveau derrière cette arnaque était forcément là quelque part, venu jouir de sa victoire. Il n’aurait pas manqué de voir son vieil ennemi condamné et déposant les armes.
Le cow-boy scrutait l’assemblée, c’était un as du déguisement, il serait dur à reconnaître. Personne ne portait ses lunettes si caractéristiques, ça aurait été trop facile. Aucune moustache ne semblait fausse non plus.
Il aperçut enfin le détail dont il avait besoin. Un vieillard tout à fait banal, mais Lucky Luke aurait reconnu cette canne entre mille. Le cow-boy se leva brusquement en bousculant l’adjoint du shérif, puis il se jeta sur le vieil homme et lui arracha sa fausse barbe d’un geste précis.
« Arrêtez cet homme ! C’est Liar Pielson, arrêtez-le ! »
Avant que l’assemblée ne puisse réagir, Lucky Luke se prit un violent coup de canne sur la tempe, il tituba. Le faux vieillard saisit l’enfant assis à côté de lui, puis il partit à reculons en menaçant de buter le gamin. Voyant que le shérif s’élançait malgré tout, il leva sa canne vers le ciel et un coup de feu retentit. Lucky Luke avait vu juste, la canne camouflait un mince canon de fusil. Il n’avait pas tiré sur le fermier, c’est Liar qui l’avait abattu. Il regarda ses mains liées et le bandit qui s’éloignait en ricanant. Un amer goût de défaite subsistait dans sa bouche depuis la veille.
L’adjoint du shérif fut plus réactif que le cow-boy encore gangrené par le doute. Il lui jeta son revolver dans les mains.
« M’sieur Luke, attrapez ! »
Un peu surpris, Lucky Luke regarda l’adjoint. Il lut dans ses yeux une confiance étonnante, il avait compris toute l’histoire.
Alors le héros n’hésita plus, d’un tir précis il envoya valser la canne, puis fit sauter le chapeau, dégrafa les bretelles et brisa le bouton de pantalon du vieillard. Liar Pielson, son déguisement tombé aux chevilles, lâcha le garçon, stupéfait. L’âge de la retraite n’avait pas encore sonné pour Lucky Luke.
Derrière lui, son ombre commençait à peine à brandir le revolver.

PRIX

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Yoann Bruyères  Commentaire de l'auteur · il y a
Pour tous les curieux, j'ai enfin reçu le dessin de Achdé ! C'était le prix du Jury de ce concours Lucky Luke :)

https://yoann-bruyeres.frama.site/user/pages/images/achde_lucky_luke_prix_shortedition_2017_yoann_moreau.jpg

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Lakeurjette · il y a
les mystères de l'ouest, toute une époque, on y replonge agréablement en lisant votre histoire
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Yoann Bruyères · il y a
Merci :)
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michel jarrié · il y a
C'est toute jeunesse qui ressurgit. Çà marque une enfance ces histoires là. Merc encore, il y a aussi ma putain de nuit mais je m'en voudrais d'abuser de votre gentillesse. À bientôt.
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Yoann Bruyères · il y a
La seule personne à avoir le droit d'abuser est soi-même, mais en l'occurrence j'ai encore de la gentillesse en stock ;-)
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Jenny Guillaume · il y a
Excellent point de départ :) et au final un retour au mythe, intact. Quelques tournures m'ont surprise au début comme "un puissant déni s’embrumait dans son crâne" ou "Le shérif ne s’embarrassait pas de stupéfaction" mais rien de vraiment gênant. Joli exercice !
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Yoann Bruyères · il y a
Hum j'avoue qu'un an plus tard elles me surprennent presque aussi :))
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Elena Hristova · il y a
vous avez un style d'écriture très captivant. Moi qui n'aime pas trop les cow boys en général, je me suis laissée prendre au jeu
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Coucou! · il y a
Waouh! Alors même les héros ont des moments de doutes. Vous avez merveilleusement humanisé Lucky Luke, bravo!
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Yoann Bruyères · il y a
Merci beaucoup !
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Hellogoodbye · il y a
félicitations pour ce beau texte que je viens de découvrir !
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Yoann Bruyères · il y a
Merci !
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Fred Panassac · il y a
Diantre ! Je ne vous avais point encore félicité. Ce scénario sans faille sera en effet impeccable en BD ! C'était votre Prix je crois, le public lambda aura-t-il accès à l'œuvre réalisée ? J'ai hâte de la lire.
Sincères félicitations Yoann !

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Yoann Bruyères · il y a
Cela a pris un peu de temps, mais j'ai enfin reçu le prix et j'en ai mis une photo en ligne (voir le commentaire tout en haut) !
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Fred Panassac · il y a
C’est très réussi. Merci d’avoir partagé ce Prix avec vos lecteurs :-)
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Yoann Bruyères · il y a
Merci beaucoup, je ne l'ai pas encore reçu mais je partagerai une photo bien sûr !
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Farida Johnson · il y a
Félicitations!
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Yoann Bruyères · il y a
Merci, félicitations également ;-)
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