Le coupe-papier

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Cette fois, je vais passer à l’acte. Je ne pensais pas en arriver là mais ces humiliations quotidiennes, ces mauvais coups qu’il faut esquiver. Chaque jour a son lot de mesquineries. Sans compter les conséquences sur ma vie privée. Je ne vais quand même pas sacrifier ma famille pour cette peste.
Nous avons eu une petite conversation avec Estelle ce matin à la cafétéria, et apparemment elle vit la même chose que moi. D’ailleurs, même ce petit café il a fallu le prendre en cinq minutes chrono pour ne pas avoir de réflexions à notre retour dans le bureau. On s’est mises à parler à voix basse spontanément, comme si on faisait quelque chose d’interdit. Depuis que Lucie a pris les commandes du service, nous avons tous déchanté.
Au début, nous étions bien contents que le Vieux raccroche les gants et passe la main à sa fille. C’est vrai, il était très vieille France, comme on dit. Et surtout, il ne voulait rien changer à sa façon de travailler ; seulement, nos concurrent avaient suivi le progrès et s’en sortaient mieux que nous. Alors, quand on a appris que la fille du Vieux reprenait l’entreprise, ne licenciait personne et voulait faire évoluer nos produits et donc, notre clientèle, on ne s’est pas méfié. Au contraire, on a vu une occasion de se renouveler, d’évoluer et notre état d’esprit a changé. Nous étions satisfaits de venir chaque matin, nous étions moins stressés.
La parenthèse a été de courte durée. Au bout de trois mois, nous avons compris qu’on s’était fait berner.
En fait, son but était de diminuer les effectifs sans licencier. Autrement dit, elle avait l’intention de mener la vie dure à tout le monde et la « sélection naturelle » se ferait d’elle-même. Le moins qu’on puisse dire c’est qu’elle avait réussi son challenge. Depuis son arrivée, il y a maintenant dix-huit mois, deux chefs de service étaient partis, ainsi que cinq techniciens. A ce rythme-là on allait mettre la clef sous la porte d’ici peu. Nous étions soixante-douze à son arrivée. Le pire c’est que l’ambiance était devenue délétère. On se méfiait de tout le monde et il n’y avait plus de communication entre nous. Les seules fois où nous nous parlions, c’était à de rares occasions lorsque l’un de nous avait besoin de demander un service ou un prêt. Robert était venu hier matin pour emprunter mon coupe-papier mais je ne l’ai vu que cinq minutes ; il est reparti directement dans son bureau. De temps à autre, je voyais Mélanie à la photocopieuse, ou Pierre lorsqu’il agrafait les documentations qu’il faisait parvenir à notre agence de Lyon.
Hormis ces petits moments, nous évitions également maintenant de fêter les anniversaires ou encore la naissance des enfants de nos jeunes collègues. Un simple faire-part électronique nous parvenait auquel nous répondions par un laconique « Félicitations ! ».
J’en étais là de mes réflexions quand je me décidais à aller au secrétariat pour prendre rendez-vous avec Lucie. Il fallait que je lui parle. Et ça n’était pas la peine qu’elle prenne son air dédaigneux, j’irai au bout de mon argumentation. C’en était trop, je n’en pouvais plus de venir travailler avec l’envie de repartir aussitôt. Je n’en pouvais plus de croiser mes collègues dans les couloirs sans oser leur parler de peur d’une énième remontrance. Je n’en pouvais plus de craindre de finir dans un placard ou, pire, renvoyée. Cette fois, j’allais tout lui dire.
Arrivée au secrétariat, je me rendis compte que Charlotte était déjà partie. Il était 18h30 et elle s’en allait d’habitude à 18h.
La porte qui séparait le secrétariat du bureau de Lucie était entrouverte et un peu de lumière filtrait. Cela voulait dire qu’elle était là.
Je m’approchai pour frapper et là, je sentis comme une odeur de sang. Je ne comprenais pas, et j’hésitai à avancer davantage. D’où cette odeur pouvait bien provenir. La curiosité l’emporta et je frappai doucement à la porte. Personne ne répondit. Je frappai un peu plus fort. Rien, pas de réponse.
Finalement, j’ouvris la porte en disant « Excusez-moi, Lucie je... ».
Je m’interrompis. Lucie gisait sur le sol ; du sang coulait sur son chemisier blanc. Ses yeux étaient figés vers le plafond, comme si elle était étonnée de se trouver là.
Je poussai un cri aigu et reculai. Que s’était-il passé ici ? Comment avait-elle pu se blesser ? Ou plutôt, qui avait bien pu l’agresser ? Autant de questions sans réponses. Je ne savais que faire.
Je sortis du bureau et allai directement chercher son adjoint, Frédéric, dans le bureau d’à côté. Il n’était pas là. Je me souvins à ce moment-là qu’il était parti pour deux jours en déplacement. Je partis vers les bureaux des graphistes. Personne non plus.
Depuis que Lucie avait pris la tête de l’entreprise et qu’elle avait instauré ses méthodes, plus personne ne restait tard le soir. A 18 h maximum, le personnel avait vidé les lieux. J’étais une des rares, avec Frédéric, à partir vers 19 h.
J’étais perdue. Que faire maintenant ? Appeler la police aurait été la chose la plus logique mais je n’arrivais pas à m’y résoudre.
Je me posai un instant dans le grand fauteuil de Lucie, le temps de reprendre mes esprits. Une photo de sa fille était posée devant le sous-main en cuir marine. A côté, une photo de ses parents, souriants, comme on les avait toujours vus. Rien d’autre de personnel ; tout ce qui se trouvait sur le bureau, c’était des dossiers, des factures, des parapheurs. A croire que rien d’autre ne l’intéressait.
Finalement, sa mort ne me perturbait pas plus que ça, en tout cas ça ne me faisait pas de peine. La seule chose qui m’importait était de faire en sorte que lorsque son corps serait trouvé, personne ne fasse de lien avec moi. Je ne sais pas pourquoi mais je me sentais coupable. J’avais tellement pensé à la tuer que de la voir me culpabilisait.
Je jetai un œil à la fenêtre. Sur le parking, il n’y avait que sa voiture et la mienne. Autant dire que la police saurait très vite qu’il n’y avait plus que moi à « l’heure du meurtre ». J’en avais des frissons dans le dos.
Je me décidai finalement à partir sans appeler la police. Après tout, si je n’avais pas eu la l’idée d’aller voir Charlotte pour prendre rendez-vous, je serais partie à 19 heures, comme d’habitude, sans passer dans ce couloir. Je serais rentrée chez moi sans rien savoir.
En passant devant Lucie, quelque chose m’intrigua. Je me penchai et vis, sous son bras, mon coupe-papier ! Je soulevai, avec dégoût, son bras gauche, pris le coupe-papier et, sans réfléchir, fonça dans mon bureau. Je pris mon sac à main, fourrai dedans mon coupe-papier, éteignis l’ordinateur et les lumières.
Arrivée dans le parking, je me sentais très nerveuse. Avais-je bien fait ? Pourquoi n’avais-je pas appelé la police ?
Sur la route, je m’arrêtai dans une rue peu empruntée, j’essuyai bien le coupe-papier et munie de mes gants, je le mis dans un sac en plastique opaque. Il y avait une poubelle quasiment vide, je descendis de la voiture et allai jeter ce sac.
Par chance, dans notre petite ville, il n’y avait pas encore de caméra comme on peut en voir partout dans les villes de banlieue.
Je repartis et n’arrêtai pas de penser à ce coupe-papier. Je l’avais prêté à Robert ce matin mais il me l’avait rendu en fin de matinée. En tout cas, je l’avais retrouvé sur mon bureau au retour de la pause-déjeuner. Quelqu’un avait dû le reprendre, mais qui ?
J’étais trop nerveuse pour rentrer à la maison et stoppai la voiture sur le parking du centre commercial. Il y avait un bar de l’autre côté de la rue et je me décidai à aller boire un verre. Il me faudrait quelque chose de fort.
J’entrai et vis Estelle accoudée au bar. Je ne savais pas qu’elle venait ici. Elle me vit et me fit signe de la rejoindre. Je vis à son regard qu’elle comprit que quelque chose n’allait pas. Elle aussi semblait nerveuse. Ni l’une ni l’autre ne posa de questions. Chacune fit un sourire forcé et l’on commanda des whiskies.
Nous bûmes un verre, puis deux, et au moment de commander le troisième, je ne pensais plus à rien. Demain est un autre jour.
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