Le coucher

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Tom est un peu inquiet ce soir, encore une fois il avait rechigné pour finir son assiette, et le plus difficile restait encore à faire : qu’il accepte d’aller au lit.
Pas tellement qu’il ait peur du noir, encore que... On était quand même pas si mécontent que Papat’ nous accompagne chaque soir jusqu’à sa nouvelle chambre à travers le « couloir un peu trop sombre ». Sait-on jamais, il aurait pu... trébucher... ou se faire agripper la jambe par je ne sais quelle force ou chose invisible ? À croire que lui seul réalisait les innombrables dangers tapis dans l’obscurité. Non il valait mieux rester encore un peu devant la télé, enfin pour le moment.
Et puis subitement il décida de lui-même que l’heure était venue.
Finalement Patrick avait allumé la lumière et lui avait tenu la main : ensembles ils procédaient laborieusement à l’indispensable rituel du coucher.
Tom prend son temps pour s’installer, il n’est pas tellement rassuré de devoir dormir dans ce nouveau grand lit, loin des souvenirs de sa chambre d’avant, alors il fait un peu durer.
Heureusement son cher Papat’ a pensé à tout, il y a même une alèse au cas où arriverait un accident aux draps...
Mais inutile de penser à ça, après tout maintenant c’est l’heure de l’histoire !

— « Tu veux que je lise la même qu’hier ? Pas trop longue, après on dort. »
— Tu sais ce n’est pas obligé de lire, Papat’ ! enchaîne un Tom qui glousse en insistant bien sur le « t » du diminutif.

Il aimait l’appeler comme ça, affectueusement, même s’il sentait que ça le faisait un peu tiquer.
En pis en plus ça rime avec papatte, comme la papatte du chien ! Pensait-il, amusé.

— « Tu n’aimes pas mon prénom ? C’est un beau prénom qu’on m’a donné c’est un peu dommage de l’écorcher. Bon c’est moins joli que Papa, c’est sûr parce que Papa c’est évidemment le plus beau de tous les prénoms... »

Pas de réponse de Tom.

« D’ailleurs est ce que tu te rappelles que Patrick c’était aussi le nom de pépé, tu te souviens de lui ? »

— Je... je ne sais pas... je crois. Peut-être...Ça fait longtemps

Le visage de Tom s’obscurcit.

— « Ce n’est pas grave, ne t’en fait pas. »

— Papat’, dis, c’est quoi la Zémeure ? C’est vraiment grave ? Pourquoi tu disais que ça fait beaucoup de malheur ?

Sur le moment, Patrick ne répondit pas tout de suite. Mais l’éclair de mélancolie se dissipa de son visage aussi soudainement qu’il était apparu.

— « C’est... difficile à expliquer, c’est... c’est une maladie, commença-t-il.

Tom ne dit mot, il écoutait sagement.

« Tu sais, on a tous dans la tête comme un grand coffre pour nos souvenirs. »

— Comme un coffre à jouets ? Je me souviens quand j’en avais un.

— « Un peu, mais sauf qu’avec cette maladie, le coffre... au lieu de protéger, il rend les jouets très fragiles. Et parfois quand on ré-ouvre le coffre, on en retrouve beaucoup qui sont cassés.

Tom avait baissé les yeux, il semblait absorbé, ou peut-être ailleurs.

« Inversement, il arrive qu’au fond du coffre on trouve un vrai trésor, inchangé, qu’on croyait disparu, mais qui marche encore parfaitement. Ça nous est tous déjà arrivé, non ? »

Il confirme en hochant la tête.

« Eh bien, quand on a cette maladie... tu comprends que ça devient plus compliqué de profiter de nos souvenirs, mais ça ne change rien à leurs valeurs, en fait ils deviennent même encore plus précieux... »

Tom sent que son adorable Papat’ a du mal à continuer l’histoire, quelque chose lui noue la gorge.
— Je... je suis fatigué... Je ne comprends pas...
Patrick sourit, ému. Il prend Tom dans ses bras.
— « Tu as tout compris. Il est grand temps de dormir maintenant. Il se fait tard.
Oh ! On a oublié les dents ? »
— Je... je ne sais plus... Peut-être...
— « Ah non, c’est bon, les voilà. »

Patrick se lève, s’approche de la table de nuit et emporte le verre contenant le dentier qui flottait dans des remous en effervescence.

« Repose-toi bien, et ne t’inquiète pas. Bonne nuit. Je t’aime.
Papa. »
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