Le code Léonard

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Bristol Bazar & La Compagnie des ethnographes http://blandine.b1.free.f  [+]

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La machine, pointilleuse, exigeait des raffinements algorithmiques rigoureux. Je me mis tout de suite au travail. Enfin, les derniers problèmes résolus, j’insérai de nouveau la carte dans l’imprimante. Avec sa coque de verre, ses injecteurs et son faisceau laser, elle avait l’air d’une usine miniature. Les résines étaient à côté, trois sacs de poudre et un seau de petite taille empli d’un liquide translucide. Étiquetage sobre et laconique :
poly-résines expansives programmables – technologie quantique
J’attendais, retenant mon souffle. Le temps de calcul me sembla infiniment long. Enfin l’écran s’éclaira. Je vis l’objet tournoyer et présenter toutes ses facettes. Après sept cent cinquante jours de labeur ininterrompu, le sésame logiciel étant au point, la fabrication avait pu commencer.
Derrière la vitre translucide, inaccessible encore, l’objet prenait naissance.
L’objet ? Non, ce n’est pas un objet. C’est un être. Un être mécanique à qui j’ai donné un nom : V, c’est ainsi qu’il s’appelle.

V est machine complexe dotée d’un programme d’auto-apprentissage. Des années de travail pour aller jusqu’à la limite du vivant. Cette machine ne connaîtra pas l'énergie libre qui permet de puiser dans des données qui n'existent pas encore, mais elle sera très près, tout près de l’existence.
Le voile de résine ajouré qui entoure ses formes souples lui donne un aspect léger et aérien, presque immatériel. Sur le compteur de l’imprimante, le temps de séchage s’égrène lentement : cinquante-sept, cinquante-six, cinquante-cinq...
Enfin, la trappe s’ouvre.
Dessiné cent fois, examiné sous toutes les coutures, raturé, corrigé, le robot, pensais-je, ne pouvait avoir de secret pour moi.
Je le posai sur la table.
La souplesse de la résine me surprit. Je m’étais abondamment documenté sur les étonnantes propriétés de ce matériau et en avais maintenant une bonne connaissance théorique, mais sentir ce voile de nervures lumineuses s’accorder à chaque déplacement est une expérience saisissante...
Un frisson me parcourut : la mémoire de forme est parfaite, bien plus parfaite que ne le laissait espérer mon programme.

À l’orée des premiers essais, je m’écartai sensiblement du protocole à suivre pour noter les performances de l’appareil. Le tableau prévu pour consigner les résultats étant insuffisant, je dus le délaisser et fus bientôt forcé d’admettre qu’il se passait quelque chose d’anormal.
Quarante-huit heures de tests et deux nuits blanches plus tard, il fallut me rendre à l’évidence : l’objet évoluait et apprenait sans aucun souci du protocole.
Il avait ajouté aux degrés de liberté prévus pour ses déplacements un large panel de stratégies tout à fait étonnantes. Un gain vertical et une intention directionnelle qui présentaient toutes les apparences d’un projet personnel venaient compléter la panoplie de glissements latéraux programmés. Des étirements, haussements et autres explorations ajoutaient un troisième plan à un espace qui à l’origine ne devait comporter que deux dimensions.
Épuisé, je contemplai le clavier miniature, l’antenne et l’écran de six feuillets mobiles constituant le corps immatériel de V, le tout articulé sous une invisible mantille. Je finis par m’endormir, un coude sur la table.

Quelque chose me réveilla, une sorte de... froissement.
J’ouvris les yeux.
V s’était éloigné.
Le robot avait tourné son antenne vers la fenêtre et encodait les coordonnées de sa position à chaque déplacement. La ventouse translucide à l’extrémité du filin d’acier renforçait l’illusion d’une sorte de palpation méticuleuse, méthodique, réfléchie, obéissant à la pensée tout à fait autonome d’un organisme pourvu d’intelligence, apte à s’orienter seul et à s’adapter à l’imprévu.

V se déplaçait lentement, usant d’une technique qu’il venait d’inventer et qui consistait à créer un courant d’air en agitant ses feuillets plasmatiques. Il usa encore de ce moyen pour se rapprocher encore un peu plus de la fenêtre, qui semblait l’intéresser au plus haut point. Son écran multiple frémissait maintenant avec une sorte de ravissement sous la lumière naturelle, prenant une couleur, une transparence nouvelle.
Dehors, la frondaison d’un frêne pleureur bougeait doucement sous la brise. V regardait par la fenêtre. C’était l’arbre que l’objet regardait, il n’y avait aucun doute possible. Il avança encore de quelques centimètres, s’immobilisa, et se mit à osciller lentement de gauche à droite.
Il imitait le mouvement des branches.

J’avalai ma salive avec difficulté et m’avançai vers le robot pour le remettre dans sa boîte. Il recula, puis reporta son attention sur la fenêtre. Il suivait à présent le mouvement d’un nuage dont le blanc se détachait très nettement sur le bleu du ciel. L’image était reproduite, à l’identique, sur le premier de ses feuillets.
J’approchai un senseur de son écran. La machine recula, émettant, en réponse aux sollicitations du détecteur, un serpentin d’ondes lumineuses multicolores. Une mini tête de loup, souple et brillante, pivota sur un axe invisible, alourdie des ondes qu’elle venait de capter. La brosse étendit une couche de lumière sur une autre partie de l’écran. Le saule prit bientôt forme tandis qu’au premier plan, autre chose se dessinait.
Je crus discerner un visage.
Quelqu’un qui me ressemblait.
Je m’approchai doucement. Encore un peu plus près. Mon cœur cognait contre mes côtes en battements désordonnés.
Oui, c’était bien un visage.
V venait de faire un portrait.
Mon portrait.
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Felix Culpa · il y a
C'est du génie à l'état pur. En grand amateur de Science-fiction, j'ai été captivé par votre histoire. Je m'abonne à votre profil. Merci pour cette belle lecture.
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M. Iraje · il y a
On s'y croirait, presque ; tant il est vrai que l'I.A se développe de manière exponentielle.
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Jean Calbrix · il y a
Bonjour Bristol Bazar !
Vous avez apporté votre soutien à mon sonnet "Spectacle nocturne" : https://short-edition.com/fr/oeuvre/poetik/spectacle-nocture
Il est maintenant en finale. Le soutiendrez-vous à nouveau ?
Bon week-end à vous.

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Bristol Bazar · il y a
Merci à tous pour vos votes et commentaires, et bravo aux finalistes. C'était un beau prix qui nous aura donné l'occasion de relire quelques pages d'histoire, il n'y a pas de plus belle récompense.
Et maintenant, hop, en route pour de nouvelles aventures.

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M BLOT · il y a
Une histoire enivrante ! Mes voix +5.
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Jean Calbrix · il y a
Un excellent texte de SF avec des détails techniques à la limite du plausible ! Bravo, Bristol Bazard ! +5
Je vous invite à lire mon spectacle nocturne si vous avez un peu de temps : https://short-edition.com/fr/oeuvre/poetik/spectacle-nocture
Bonne journée à vous !

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A. Nardop · il y a
Très technique au début mais une évolution poétique agréable.
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Paul-Sébastien · il y a
Si détaillé qu'on jurerait que vous avez fabriqué ce robot pour de vrai.
J'ai aimé, et vous invite à faire un tour sur ma page, si vous avez du temps.

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Marie · il y a
palpitant et surprenant le récit donne envie d'en poursuivre la lecture.
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Thierry Zaman · il y a
Surprenante description mi technique mi poetique. Je vote et vous invite à me lire, merci 😊