Le charme irrésistible des golfs

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Un distributeur d'histoires, comme un distributeur de friandises! J'adore l'idée. Dans ce temps clos de l'attente, pétri d'impatience, d'angoisse parfois, le réconfort d'un petit papier doux  [+]

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Retour dans les Vosges. Chaque été, ça recommence. J'arrive le premier juillet et jusqu'au trente-et-un, chaque matin, j'arpente les terrains de golf. Ici, il y en a deux : le Feulin et le Mont-Saint-Jean. Je les connais par cœur ! Tracés, méandres, courbes, longueurs, obstacles… Je sais comment ils se côtoient, se croisent, comment ils se lovent et se longent, comment ils voisinent, ou s'éloignent. J'ai mes greens préférés sur les deux parcours !

Je pars toujours à l'aube, quel que soit le temps. D'abord, les chaussures. Je suis intransigeante là-dessus. De vraies et belles chaussures de golfeuse en cuir, blanches avec une languette élégante qui cache le laçage, et des petits crampons sous les semelles. J'en ai deux paires. C'est le minimum quand on pratique au quotidien. Pour le reste de la tenue, c'est… selon mes humeurs, ma garde-robe, le temps.

J'ai besoin d'être la première. Ça aussi, c'est impératif. Je ne supporte pas les groupes et depuis quelques temps, le golf, entre nous, ça s'est un peu trop démocratisé, et il faut parfois ralentir pour laisser taper quelques débutants.

Ces grandes heures matinales me propulsent délicieusement dans le reste de la journée. Plus encore si j'ai le bonheur de rapporter quelques trophées : plumes d'oiseaux ou balles de concurrents. Je ne manquerais ce rendez-vous quotidien pour rien au monde.

Comme je connais tous les secrets des parcours et toutes les beautés des paysages traversés, je vais où le vent me mène, j'ignore souverainement ces minuscules – et si ridicules – pancartes vertes au ras du sol : « next tee » ! Je commence où ça me chante : le dix-huitième trou du Mont-Saint-Jean ou le quinze du Feulin… À cette heure d'aube, c'est le meilleur moyen que je connaisse pour ne pas me heurter à des importuns.

J'aime marcher sur l'herbe drue, sentir le trèfle ras et dense avant d'arriver au cercle magique, au green à l'élastique douceur, à l'incomparable moelleux. Je ne connais pas grand-chose de plus divin que dérouler la plante des pieds sur un tapis de green encore emperlé de buée d'aube ; être la première à déposer ses traces. Je prends mon temps, je forme des cercles, je tire des diagonales : un pur délice !

J'ai des lieux de prédilection. Sur le Feulin, tout au fond, il y a une petite combe secrète. S'il n'y avait ce drapeau numéro 13 qui flotte, on pourrait se croire dans le premier matin du monde. La forêt, dans un embrassement maternel, s'arrondit puis s'incline vers une prairie qui coule en pente douce. Je laisse toujours le fanion derrière un bunker : quand je me retourne, je me donne à croire que nul n'a jamais profané ce lieu.

Il y a plusieurs endroits que j'aime pour ma pause saveur. J'emporte toujours une pêche, blanche. Rien d'autre. Ronde en main, juteuse en bouche. Je la déguste quand la fatigue a déjà eu raison de mes jambes. Je m'assieds près de l'étang du trou 12 du Mont-Saint-Jean, un étang de conte de fées, en forme de cœur, avec de beaux nénuphars et de grands roseaux. Et je peux vous dire que là, plus d'un maladroit a laissé ses balles se noyer. Ça me fait toujours rire. Si la voie est libre, je m'offre le plaisir d'une dégustation sur le green. Toile de nuage et fondant velours : suavité !

De là, je traverse une petite sapinière, un îlot de verdure et ni vue ni connue, je change de parcours. J'oblique vers le Feulin, au trou 6. On n'en devine rien au premier abord, mais à cet endroit, les tracés s'enroulent l'un à l'autre, et je ne peux pas m'empêcher de franchir le pas. Cette minuscule forêt, cet étrange chalet de bois, ces grandes fleurs alpestres : c'est un retour au livre de mon enfance : Heidi, la petite fille de la montagne. Je foule de frais souvenirs.

Naturellement, ce parcours chaotique ne saurait être apprécié ni même toléré des golfeurs à l'esprit plus académique. En général, j'anticipe. Quand je les vois venir, je sais donner le change. Je me glisse derrière un arbre (on n'est jamais trop prudent et les mauvais tireurs pullulent : un swing de travers et c'est l'accident) puis j'attends que les nouveaux arrivants m'aient dépassée avant de poursuivre.

Mais hélas, ces derniers temps, nous sommes de moins en moins nombreux à arpenter les terrains à pied. Quand je vous disais que ça s'est fichtrement démocratisé ! La plupart surgissent silencieusement dans leur voiturette électrique et ils n'apprécient pas franchement ma pratique désinvolte… Et je peux vous dire que – signe encore de cette démocratisation à outrance –, certains ne se privent pas de m'interpeller avec des termes qui sont loin de figurer au registre de l'élégance. Dernier en date et qui m'a suffoquée : « Il y a des baffes qui se perdent ! ». Je dois vous avouer que là, j'ai failli répondre : « Baffes perdues contre balles perdues, nous voilà quitte ! », mais j'aurais gâché ma ‘couverture' d'Anglaise un peu déjantée.

Oui, c'est la parade que j'ai trouvée : me faire passer pour une étrangère quand je suis prise en flagrant délit de parcours anarchique. Je lance, entre de joyeux « Hello », moult « So, so sorry ! », « I apologize » et autres anglaiseries pour me protéger des récriminations des golfeurs. Et, mis à part quelques rares malotrus, ce que je récolte, en général, c'est un haussement d'épaules, exaspéré ou fataliste.

D'ailleurs, je ne les comprends que trop et en toute objectivité, il ne m'est pas possible de leur donner entièrement tort. Ma passion immodérée pour ces beaux territoires engazonnés, pour ces grands espaces à rêver, ne m'autorise pas tous ces écarts. Tout sport a des règles qu'il convient de respecter, et pour le golf, plus que des règles, je parlerais même de codes.

Encore que, pour tout vous dire… ces codes, ils m'indiffèrent absolument. Quant aux règles, je les ignore pour la bonne raison que, moi, je ne suis pas une golfeuse.

Juste une randonneuse, équipée de ses deux bâtons, incapable de résister à l'appel enivrant d'un green d'été.

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