Le chantier

il y a
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Baruleuse  [+]

Image de Hiver 2016
Monsieur,

Hier, sur le chantier, je suis partie précipitamment et sans doute n’avez-vous pas compris quelle mouche me piquait.
Je suis une enthousiaste et, depuis le début, je surveille avec beaucoup de motivation les travaux de ma maison. Ma vie d’adulte ne fait que commencer. Mon mariage récent et la construction de cette modeste villa en sont les deux premiers actes.
Je m’en suis remise à vous pour ce qui est de la technique puisque c’est votre métier. Vous m’avez été chaleureusement recommandé par des amis qui louent votre efficacité et votre honnêteté.
Vous avez ma confiance.
Mon jeune mari étant fort occupé par son travail, vous avez remarqué que c’est moi qui, tous les jours, passe constater l’avancée des travaux. Dorénavant, je confierai cette tâche à mon beau-père. Je ne vous reverrai donc plus. Même si le sujet est très délicat, je vous dois des explications. C’est la moindre des choses.
Dès notre première rencontre, vous m’avez troublée. Vous ne vous êtes sans doute rendu compte de rien mais, lorsque vous me parlez de circuits électriques ou d’épaisseur de cloisons, je suis anormalement subjuguée. Je bois vos paroles pourtant si peu romantiques. J’ai tout à coup l’impression que, si vous le vouliez, vous pourriez régler les problèmes de ma vie, aussi facilement que l’écoulement de ma baignoire ou l’étanchéité de mes fenêtres.
Jusqu’ici, j’avoue que j’avais une vision presque condescendante des travailleurs manuels. Mais auprès de vous, je me sens vulnérable, démunie... presque offerte. Cela me fait peur. Je viens de me marier et crois avoir fait le bon choix. Pourquoi suis-je à ce point bouleversée par un homme mur, si éloigné de mes préférences ?
J'ai tenté de résister à cet émoi qui m'envahit, comme, lorsque du bout de votre lourde chaussure, vous bousculez négligemment une vis, tombée là par hasard. Je trouve ce geste si délicieusement détaché, alors que ma tête est encombrée de calculs, de peurs, d'incertitudes.
Il faut aussi que vous cessiez de me parler avec ce crayon coincé sur votre oreille. Cela déclenche chez moi une vague irrépressible de sensualité. Je ne peux en détacher mon regard et suis incapable alors de maîtriser mes émotions. Je n’avais jamais remarqué à quel point un banal crayon pouvait être sexy.
Et vos mains ! Larges et puissantes, elles saisissent tous objets avec détermination et autorité. Aucune clé à molette ne peut vous résister.
Pourquoi, quand bercée par votre voix chaude et bienveillante, tout à coup je ne tiens plus à rien ? Mon cerveau se brouille, mes jambes se dérobent. Je ne peux plus penser.

Je n'ai rien vu venir. M'avez-vous envoûtée ? Vous n'avez pourtant tenté aucune manœuvre de séduction.
Ce doit être la faute de la large ceinture que vous portez autour de la taille. Je dois dire qu’elle m’appelle et m’attache à vous. Le cuir en est si usé qu’il est comme plissé à l’endroit de la boucle. Et ce sont ces mêmes rides que l’on trouve aux coins de vos yeux lorsque vous souriez.
Mardi, j’ai été incapable de choisir entre les deux échantillons de carrelage que vous me proposiez. Vous souriiez sans cesse.

Et puis, il y a eu le geste de trop. Vous ne l’avez pas fait exprès mais hier, nous étions côte à côte, coincés près de ma voiture. Il y avait du vent. Nous évoquions le problème du double vitrage.
Enfin, vous évoquiez, car moi, j’étais obsédée par le petit foulard bleu entourant votre cou et dissimulant à peine votre pomme d’Adam. Les hommes qui travaillent en plein air ont la peau toute mordorée, même sur le cou.
Vous avez avancé votre main puissante vers ma chevelure, et, délicatement, vous en avez retiré une petite herbe coincée là. Le désir a alors fait effraction dans tout mon pauvre corps et l’a soulevé comme le souffle d’une déflagration. En un instant, j’ai imaginé vos bras virils enserrer mes hanches et nos deux corps fusionnels rouler sur le carrelage tout neuf, à peine posé. Je n’avais plus de nom, plus de mari, plus de projets, plus de certitudes.
Il a fallu toute la violence de ma volonté pour sortir de ce fulgurant fantasme. Un instinct de survie m’a rappelée à la raison. Je me suis jetée dans ma voiture comme une hystérique et j’ai démarré en vous laissant sur place de façon terriblement cavalière. J’ai fui la tentation sans même un au revoir, sans même un mot.

C’est pourquoi je vous adresse cette misérable lettre. Vous méritez une explication.
Voilà, vous savez tout.
Je ne peux plus vous revoir. Ni vous, ni vos mains, ni vos chaussures, ni votre cou, ni votre crayon...

Vous recevrez le règlement de vos honoraires par courrier.

Recevez, Monsieur, l’expression de mes sentiments les meilleurs.

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Ray dit Kourgarou · il y a
Une merveille cette histoire !
Tellement bien écrit et décrit qu'on devrait la lire en odorama (sentir l'odeur de transpiration et de vieux cuir émanant du 'Manuel' même s'il n'est pas Portugais).
En chantier, heuuu... ENCHANTÉ par cette lecture, merci. 🙂
RdK.

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