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Rafiki

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FINALISTE
Sélection Public

L’oiseau vient se poser sur la fenêtre comme il en a l’habitude. L’homme est là, à l’intérieur, assis à son bureau. Il semble absorbé par les lettres qu’il est en train d’écrire.
L’oiseau pousse un cri. L’homme relève la tête et voit l’oiseau regarder dans sa direction en penchant la sienne sur le côté. Cela lui arrache un sourire. Il prend un morceau de pain dans le panier posé sur la table et va en déposer quelques bouts sur le rebord de la fenêtre. L’oiseau pousse un nouveau cri et se met à picorer.

Cela fait maintenant près d’un an que l’oiseau a pris l’habitude de venir chaque jour se poser sur la fenêtre de l’homme, et chaque jour l’homme le nourrit.
Aux beaux jours, lorsque l’homme prenait ses quartiers dans le jardin et qu’il se laissait bercer par le ronronnement des vagues sur les rochers en contrebas, l’oiseau aimait gazouiller dans l’herbe puis grimper d’un battement d’aile sur la table pour réclamer son dû. L’homme lui jetait alors les miettes de son repas, et attendait qu’il remonte se poser sur une branche pour écouter son répertoire.
Aujourd’hui, l’hiver touche à sa fin. L’oiseau n’a pas souffert de la mauvaise saison, l’homme l’a bien nourri. Bientôt, le printemps sera là et il chantera à nouveau.

Au fil du temps, quelque chose s’est créé entre l’hôte et son visiteur. L’homme est-il devenu maître de l’oiseau ? Non, l’oiseau est libre, plus libre que l’homme d’ailleurs. Il vole où bon lui semble. L’homme, lui, ne peut pas voler. Mais il aimerait sûrement. Et puis s’il y a un maître, il y a un serviteur. Or, c’est l’homme qui donne à manger à l’oiseau ; c’est donc lui le serviteur. L’oiseau aurait-il apprivoisé l’homme ?
Bien sûr il y a d’autres oiseaux aux alentours, plus grands, plus beaux peut-être, mais l’homme reconnaît toujours celui qui lui rend visite au quotidien. Il a une tache blanche sous l’œil droit.

Chaque jour, lorsqu’il nourrit l’oiseau, l’homme regarde la mer. Mais aujourd’hui, il regarde l’oiseau. Lorsqu’il a fini ses miettes, l’oiseau relève la tête et croise le regard gris et doux de son bienfaiteur. Son visage rondelet affiche un mélange de mélancolie et de satisfaction inhabituel. Il semblerait qu’il veuille lui dire quelque chose. Il tend la main vers l’oiseau pour le caresser. Celui-ci se laisse faire. Il pousse un gazouillis, il a l’air heureux. C’est la première fois que l’homme touche l’oiseau. Pourtant, l’homme paraît triste. Il reste là, à admirer l’oiseau un long moment, comme s’ils n’allaient plus jamais se revoir. Comme si la compagnie douce et quotidienne d’un petit être qui lui était fidèle allait désormais lui manquer. Puis il relève la tête, quelque chose lui a traversé l’esprit.
L’homme retourne à son bureau et semble pressé de finir ce qu’il a entamé. Depuis quelques jours, il s’agite beaucoup. De nombreux visiteurs défilent et quand il ne les reçoit pas, il est penché sur de grandes cartes ou de longs parchemins.
L’homme écrit.

À la plume.

Lorsque l’homme repose sa plume, l’oiseau a disparu. Le soleil étire déjà sa course sur l’horizon et la petite ville se trouve en proie à une grande effervescence. Dans le port, on prépare des navires à prendre la mer. De nombreux soldats embarquent. Ils sont très enthousiastes. L’homme est descendu au port lui aussi. Il observe le déroulement des opérations. Puis, quatre officiers bombant le torse sous leurs costumes impeccables, viennent le chercher et l’escortent jusqu’à un brick à fière allure. Tandis qu’il monte à bord, l’homme aperçoit les habitants perchés à leur fenêtre. Ils observent en silence. Ils savent tous désormais.

Comme il s’avance sur la proue pour embrasser l’horizon, se dresse devant lui un visiteur inattendu. Un magnifique merle noir avec une tache blanche sous l’œil droit.
L’oiseau pousse un cri puis s’envole autour du bateau. Tandis qu’il tourbillonne autour des voiles, des coups de canon retentissent. On largue les amarres. Les cloches sonnent à toute volée.
Sept navires quittent le port. Si les vents sont favorables, dans moins de trois jours, ils débarqueront à Golfe-Juan. L’homme est dans le vaisseau pilote, l’Inconstant. Il se tient seul face au soleil couchant, sa main droite plongée dans son veston. Sur sa tête un bicorne de feutre noir.
L’oiseau, lui, chante. Il chante à tue-tête. Il passe et repasse devant l’homme sans s’arrêter de chanter.

Parmi le fracas des canons et le tintement des cloches de l’île d’Elbe qui s’éloigne, on discerne un cri au loin :
— Evviva l’imperatore !

Ce soir le chant du merle annonce le Vol de l’aigle.

PRIX

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Rafiki  Commentaire de l'auteur · il y a
Merci à vous tous, chers lecteurs, qui avez porté ce texte en finale !
Une touche de poésie et de nature pour adoucir l'histoire, lui donner une perspective différente. Voilà ce que je me suis proposé de faire par le biais de ce texte. Je suis flatté de voir que même parmi ceux qui ne portent pas le protagoniste dans leur coeur, le texte a été tout de même très apprécié.

Merci à ceux qui (re)découvrent ce texte encore aujourd'hui de vos lectures et de vos commentaires.

A très bientôt pour d'autres textes !

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Pherton Casimir · il y a
Très bien écrit... Une invitation à lire et à supporter mon texte en final du prix Viva Da Vinci https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/la-beaute-dun-reve
Merci !

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Gabriel Epixem · il y a
Bien écrit. Agréable à lire. Mon vote.
Je vous invite à me lire aussi :)

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Véro Des Cairns · il y a
Texte singulier qui nous ramène à l'humain dans toutes sa diversité, quels que soient son destin ou sa position. Je vote aussi pour cet effet visuel intéressant, comme deux plans rapprochés successifs mettant en scène les mêmes personnages. J'en profite pour vous inviter sur ma page si vous en avez l'occasion.
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Thara · il y a
Je vous souhaite bonne chance...
+ 4 voix !

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Joël Riou · il y a
Une petite histoire qui s'insère dans la grande. Cette nouvelle met bien en évidence l'intérêt porté aux animaux par les tyrans, despotes ou dictateurs de tout acabit.
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Miraje · il y a
Moi aussi, je suis revenu !
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Claire Bouchet · il y a
Je crois que ne dirai pas mieux que Samia dans le commentaire ci-dessous. Alors, permettez-moi juste de dire "Bon vent" à votre texte Rafiki.
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Fred Panassac · il y a
À nouveau mon soutien, bonne finale !
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Samia.mbodong · il y a
Un texte très émouvant et touchant.
J’aime aussi observer le monde et ses grands événements à travers des petits détails plein de finesses comme vous l’avez fait.
J’adore ce point de vue.
C’est comme un calme avant une grande tempête, comme une après-midi de soleil avant l’orage. Ces instant privilégiés au bord du monde.
J’aime beaucoup, je soutiens.
Bravo et merci.
Samia.
je suis aussi en finale.

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