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Le chant du cygne

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Manuchka

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Monsieur Ravier attendait un déclic, une raison valable et durable pour écrire. Pas juste une envie soudaine, comme celles qui font vomir des mots d’angoisse chronique sur le papier pour pouvoir aller mieux. Ni comme ces joies intenses et furtives où l’expression est explosion, une bousculade de mots qui passent du cœur à la tête, et de la tête aux lèvres, avec cette urgence à dire pour partager l’émoi, ou prolonger l’instant saisi sur le vif.

Monsieur Ravier, Paul de son prénom, attendait « le » déclic, mais il ne choisit pas celui qui se présenta. Il le reconnut immédiatement, même s’il feignit d’abord de ne pas le voir, tant il était terrifiant. Il lui aurait préféré n’importe quoi d’autre. Pourtant, peut-il y avoir des déclics anodins, transparents, inoffensifs ? Par essence, l’évènement qui rend l’écriture nécessaire et pressante peut-il se présenter sans faire de vagues, sans laisser le paysage définitivement marqué par son passage ? Paul Ravier prit alors un tsunami en pleine figure, et sentit son âme emportée dans un torrent obscur.

C’est alors que Paul se mit à écrire. Cela s’imposait à lui. Pour recracher la fange qui avait envahi sa conscience jusqu’à l’empêcher de respirer. Pour prendre le temps d’accuser le coup, alors que le monde continuait sa farandole avec indifférence, et que son quotidien lui demandait d’avancer - tout blessé qu’il était. Mais comment pouvait-il continuer à vivre alors qu’il s’agissait désormais de survivre ? Faire semblant, compartimenter ? Enfiler un costume de super héros la journée, au travail, puis pleurer comme un enfant meurtri le soir à la maison ?

Un soir de pluie, de retour à son appartement allées Maurice Sarraut après une journée ordinaire, il s’assit dans le fauteuil bleu, près de la fenêtre. Le petit fauteuil en velours râpé qu’il avait sauvé de la benne, lorsque sa tante Odile voulait jeter tout ce qui lui rappelait cruellement sa mère, la grand-mère que Paul chérissait tant. Le fauteuil se tenait toujours là, dans l’angle. Refuge bancal et moelleux pour les corps et les âmes abîmés par la vie.
Bien enfoncé dans son fauteuil, Paul sortit son plus beau papier à lettres - celui qu’il réservait pour les « occasions » - et d’une plume hésitante il se mit à écrire :

« Toulouse, le 2 janvier 2015

A mes amis, mes amours d’autrefois,

Il y a un mois, un évènement m’a rendu cruellement vivant et mort à la fois. Ce soir je capitule, car je n’ai plus la force de me battre contre l’inéluctable. Mais avant de partir, je voudrais vous écrire ces quelques mots, comme un ultime souffle, un dernier sursaut.

Il y a un mois, un médecin en blouse blanche – ils se ressemblent tous – m’a reçu dans son bureau étroit, sombre, et froid. Il m’accueillit d’une poignée de main mi-ferme, mi-molle ; dans son autre main, il tenait un feuillet rempli de tableaux et de chiffres, dont certains étaient surlignés et annotés d’une écriture bâclée. Lorsqu’il se rendit compte que je scrutais ses papiers, sa main se crispa et dans un sourire étrange, il me pria de m’asseoir. Je m’exécutai, docile. Il me dit alors :

- Monsieur Ravier, je vais être franc avec vous.

Le décor était planté. Il poursuivit en ces termes :

- Les résultats de votre analyse génétique révèlent que vous êtes atteint d’une anomalie, laquelle se traduit par une dégénérescence neurologique qui a déjà fait des dégâts. Je suis désolé Monsieur Ravier, mais il n’y a pas grand-chose que l’on puisse faire. Vos pertes de mémoire et vos crises de confusion ne sont pas le fruit du hasard, et risquent de s’amplifier rapidement.

Je n’écoutai pas vraiment la suite de son discours. Il y eut les mots « soutien psychologique », « restons à votre disposition » ; puis une autre poignée de main, un autre sourire raté, et c’était terminé.

J'ai péniblement repris le cours de ma vie comme si de rien n'était. Puis je me suis mis à coucher sur le papier le drame qui se jouait dans ma tête. J’ai d'abord cru que l’écriture pourrait me sauver de l’inéluctable, et qu’à défaut d’encoder les informations, je pouvais faire de mes nombreux cahiers une mémoire "déportée". J’ai écrit tout ce qu’il y a eu de beau dans ma vie, et que ma mémoire m’a permis de revivre une seconde fois. Tant et si bien que, paradoxalement, le mois qui vient de s’écouler a été pour moi un retour à l’essentiel. J’ai pris un plaisir indescriptible à écrire, et à mesure que le passé ressurgissait sous ma plume, je savourais chaque bonheur de ma vie présente. J’ai pris conscience de la beauté qui se cache dans l’insignifiant, et de l’insignifiance des petits tracas qui m’ont gâché la vie si souvent. Je ne me suis jamais senti aussi vivant, que depuis que je me sais condamné.

Mais sans ma conscience d’être au présent, sans mes souvenirs, et sans la capacité à projeter des espoirs sur l’avenir, je ne suis personne. Or je veux rester Paul Ravier jusqu’à la fin.

Ce soir, le goût que j’ai à la bouche n’est plus celui de la révolte, mais de l’amertume, de l’impuissance, et du désespoir. Le chant du cygne est terminé.
Ainsi vous comprendrez, et pardonnerez j’espère, le fait que je quitte la scène avant le dernier acte.

Je vous ai aimés, et j’ai aimé la vie.

Paul Ravier »

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Dizac · il y a
Émouvant et fort .votre style y est pour beaucoup. Jaime le paragraphe du vieux fauteuil.et pas du tout envie que Paul Ravier disparaisse ....
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Manuchka · il y a
Merci Dizac, de prendre le temps à chaque fois de faire un commentaire personnalisé et réfléchi. Ca m'aide à savoir ce qui plaît / ce qui plaît moins et c'est ça que je viens chercher sur ce site.
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Celine · il y a
moi aussi j'aimerai savoir le nom de mon anomalie, ainsi elle revendiquerait mes pertes de mémoires et justifierait de ma normalité dérisoire. et j'aime beaucoup ce mr Ravier.
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Manuchka · il y a
;-)
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André Page · il y a
Un formidable combat intérieur très bien détaillé, l'écriture comme mémoire ultime et souvent plus forte que la parole car elle crée l'intimité au-devant de l'adieu.
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Manuchka · il y a
Merci André pour ce commentaire.
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Sauvagere · il y a
Déclic, clic, clac... il faut parfois se contenter des banales petites inspirations car le temps passe, tic tac...
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Isabelle Lambin · il y a
Des mots terribles comme une grosse claque devant le refus de se voir peu à peu se dissoudre dans les méandres d'une mémoire vouée à disparaître.
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