Le cercle littéraire des amateurs de pommes marinées

il y a
3 min
386
lectures
43
Qualifié

Bonjour, Je me présente...Moi, c'est JD alias JiJinou. J'aime tout...Et, son contraire! Je vais, je viens, je vis et j'écris pour le plaisi  [+]

Image de Automne 2020
En République d’Ossétie du Nord-Alanie, l’une des plus petites de Russie, la date du 26 mai 1999 s’armait de rouge. Aux portes d’un nouveau siècle qui s’annonçait apocalyptique, le cercle littéraire des amateurs de pommes marinées s’apprêtait à organiser une fête somptueuse en l’honneur des deux cents ans de la naissance d’Alexandre Sergueïevitch Pouchkine.
Ce groupuscule insolite ne comptait qu’une dizaine de membres qui se rassemblaient quelques heures par semaine pour échapper au marasme ambiant. Il représentait « une bouffée de liberté » pour Eugène, professeur de français désœuvré, et Soslan, un ancien danseur ossète célèbre pour ses performances artistiques sur la pointe des pieds, « un moment rien qu’à moi pour oublier ces indépendantistes tchétchènes et ces satanés ingouches ! » clamait Satana, une jeune poétesse apparatchik à la beauté inégalable et féroce.
Tous ces insouciants lisaient, relisaient, s’enflammaient autour des œuvres du Maître incontesté de la littérature russe. Mais, en coulisse, chacun complotait. Une cabale s’organisait et les intrigues étaient nombreuses.

Anna, La Présidente, intronisée « Dame de Pique » par quelques membres soudoyés du Cercle, prenait son rôle très à cœur. Elle aimait jouer la poupée russe dans l’opulent salon de sa datcha d’Ossétie. Pouchkine ne constituait qu’un prétexte, une occasion de briller en société chez les sauvages. Veuve richissime d’un oligarque qui avait fait fortune dans les minerais, elle était devenue l’attraction de ce bout de campagne peu civilisé mais si distrayant !
Depuis la création du Cercle, elle n’avait concédé qu’une seule et unique décision. Cette fameuse appellation à rallonges « le Cercle littéraire des amateurs de pommes marinées » avait été imaginée par Soslan, le feu follet de la bande, suite à une révélation mystique qui l’avait assaillie au sortir d’un rêve étrange. Elle avait immédiatement riposté en imposant sa datcha comme siège de l’organisation !
Son imposante demeure ciscaucasienne trônait au beau milieu d’une vallée fertile dont les terres étaient couvertes de vergers, de vignes et de jardins. La propriétaire comptait profiter de ce formidable atout pour attirer les hommes les plus fortunés. Elle voyait grand, très grand ! Autoritaire et dispendieuse, la maîtresse de cérémonie s’était attiré toutes les inimitiés au sein du Cercle. Aussi, sentant le vent tourner, les avait-elle convoqués pour une session extraordinaire afin d’imposer sournoisement ses choix. Cette commémoration devait être le point d’orgue de sa présidence.
— Champagne ! Il nous faut du Champagne !
L’assemblée soupira. Le cercle littéraire des amateurs de pommes marinées s’était déjà endetté jusqu’au cou pour plaire à Madame La Présidente ! Soslan, toujours un peu lunaire, osa rompre le long silence qui s’ensuivit :
— Et pourquoi pas de la vodka ? C’est tout aussi bon et on peut ajouter des jus en plus ! Vodka orange, vodka pomme, tout va avec une bonne vodka !
— Le Champagne, c’est français ! Je vous rappelle qu’Alexandre était francophone et francophile !
— Un foutu aristo avant tout ! Pas nous ! Inutile de rappeler pour la centième fois qu’on le surnommait Frantsouz, le Français, on le sait tous ! s’indigna Satana.
Puis, l’histoire des pommes marinées refit surface ! Elles étaient le dessert préféré de Pouchkine, son péché mignon qu’il commandait à toute heure du jour et de la nuit. Anna ne voulait pas d’un plat aussi vulgaire pour cet anniversaire. Furieuse, la dame de pique les avait jetés dehors sans ménagement.

De longs jours passèrent sans nouvelles d’elle. Les membres du Cercle devenaient de plus en plus nerveux. Les médias et les centaines invités, prestigieux autant que sulfureux, exerçaient une pression constante sur eux. Sans parler de la patience infinie qu’il fallait pour préparer les pommes marinées ; six à sept jours pour l’étape de fermentation suivie d’une période de conservation de quatre à six semaines. Une éternité !
Acculés, ils cédèrent à la tentation du fruit défendu. Le verger regorgeait de pommes, dont la peau lisse et toute en rondeurs, leur donnait l’eau à la bouche. Ils avaient fini par croquer dans les plus belles, celles qui les faisaient saliver rien qu’à les regarder ! Une journée parfaite où le soleil radieux imposait sa toute-puissance sur un ciel sans nuages. L’air frais des hautes montagnes enivrait quelque peu l’atmosphère. Une douce euphorie les cueillit par surprise. Soslan avait même improvisé une danse ossète au milieu des rangées d’arbres sous le regard moqueur des autres. Eugène et Satana s’étaient rapprochés passant la journée à échanger des regards complices et passionnés. Ils avaient bravé les Interdits de la Dame de pique !
Il fallait maintenant s’occuper des pommes. Par centaines, elles s’entassèrent dans l’immense salon de la noble maison. Soslan, s’amusant à sautiller entre les fruits mûrs, en avait écrasé une bonne quantité sur les tapis persans. L’odeur de marinade avait fini par s’incruster dans toutes les pièces. Elle imprégnait même leurs vêtements provoquant quelques nausées et vomissements au sein du Cercle. Les mouches, elles aussi, n’avaient pas tardé à rappliquer. Malgré tout, ce cadre idyllique en totale décomposition ne semblait déranger personne.

Sept jours que Madame la Présidente n’était pas réapparue ! Ils étaient heureux comme des gosses, libres de faire ce qui leur plaisait loin de l’œil de Moscou !
La phase de fermentation des pommes marinées arrivait à son terme. Une désagréable exhalaison se répandait dans l’air. Flottant tranquillement dans le cours d’eau qui abreuvait le verger, le corps nu de la dame de pique exposait sa peau macérée aux doux rayons du soleil de printemps. Son enveloppe ressemblait étrangement à la pelure d’une pomme marinée qu’affectionnait tant Alexandre Sergueïevitch Pouchkine.
« Ce succulent dessert l’aurait sûrement mis en appétit ! » ironisa Satana.
43

Un petit mot pour l'auteur ? 0 commentaire

Bienséance et bienveillance pour mot d'encouragement, avis avisé, ou critique fine. Lisez la charte !

Pour poster des commentaires,

Vous aimerez aussi !