Le Carnet

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Accepter de lire, c'est accepter de vivre. Écrire, c'est ouvrir son âme à des inconnus, mettre à nu son être. Écrire c'est rêver, partager, aimer ou ne pas aimer, j'espère voyager avec  [+]

«2 Décembre 1942
Ma chérie, c'est l'enfer ici. Je n'ai plus que ces quelques feuilles de papier. Cette mine que je gratte contre ma botte. Je n'ai pas de nouvelles. Je m'inquiète, le silence et l'incertitude me rendent fou, comme ces horreurs à l'Est. Nous n'avançons plus. Dans les tranchées, on voit les cadavres verts pour les allemands et gris pour les russes.Je fais des cauchemars, le peu de temps où j'arrive à dormir entre l'odeur du feu et de la chair brûlée. Une vision apocalyptique : débris d'obus, barbelés, ruines, cadavres... Difficile de croire que l’on puisse y survivre. Nous mangeons du chat et des hommes meurent gelés. Je voudrais t’épargner cette vision, mais t'écrire est la seule part d'humanité qu'il me reste. L'Alsace est si lointaine, je ne sais si je vais revenir.
Je t'embrasse très chère.
3 Décembre
Je n'en peu plus. Ils n'avaient pas prévu ce froid. Nous sommes mal habillés. Chacun attend son lot de misères. La faim, le froid, les maladies. Mes pieds me font souffrir. Je déteste mon uniforme. Je vais peut-être être fusillé si l'on tombe sur mes écrits. Qu'importe, je n'ai de cesse de vouloir te revoir et de revoir notre terre. Après tout, je ne suis pas Allemand. Nous ne changeons pas sur un décret, les racines d'un homme.
4 Décembre
De la chair à mourir ! Nous sommes de la chair à mourir. Mon camarade est mort dans la nuit. Je me prie à souhaiter de ne pas me réveiller. La puanteur humaine me donne la nausée.
Le froid n'efface pas les odeur putride de la guerre. Je ferme les yeux et imagine nos prés verdoyants, le goût de nos plats et de nos vins. Un rêve qui me torture. Je t’aime mon Aimée.
5 Décembre
Otto m'a surpris. Il m'a vu écrire en français. Je lui ai donné mes chaussettes. J'espère qu'il se taira. Je n'ai confiance en personne.
10 Décembre
Je ne sais plus si je t'écris ou si je m'écris. J'ai fouillé un cadavre pour trouvé une mine. J'ai peur, j'ai vu Otto parlé au ''Leutnant''
11 Décembre
Ma décision est prise. Je passerai pour un lâche. Avec de la chance pour mort ou disparu. Je quitte cette folie. Il n'y aura pas de gagnant ou de perdant. La faim me brûle, le froid me brûle, la ville brûle. Tout brûle ici. J'ai trouvé un cadavre de civil et j'ai pris ses habits. Ma chère, prie Dieu, s'il existe encore dans ce monde de m'aider. Je n'ai qu'une force, ton sourire. Je pars ou je reviens, quelque soit la direction.
20 Décembre
J'ai trouvé une bougie dans une ferme abandonnée. Les russes ont tout brûlés. J'ai mangé un cadavre de chat. Je ne sais pas où je suis. Je me dirige avec le soleil. J'évite les bâtiments. De quelques camps que se soit, je serai fusillé. Le mensonge se lit très vite sur le visage. Le froid brûle mes pieds. Des cloques sont apparues. Il va sûrement neiger.
24 Décembre
Je marche depuis de jours. Je ne sais plus. La neige me ralentie. Je me suis abrité sous un immense sapin. La neige en forme presque un igloo. Je vais me reposer. Je suis très loin de toute âme, l'immensité blanche m'apaise. C'est si beau, ce blanc, ce silence. Surtout le silence, il me permet de penser. A toi, à mon pays.
25 Décembre
J'imagine Noël. Cela doit être Noël. Je le pense. Je vais sortir de mon igloo. J'ai vu un lièvre blanc. Mais je n'ai pas de quoi chasser. Et je n’ai pas la force. J'ai faim et mes pieds me brûle »

Je suis tombé dans un cours d'eau. Mon corps est tétanisé. Mes muscles sont en feu. J'ai trouvé un cabanon, sûrement de pêcheurs ou chasseur. Pour la première fois, j'ose faire un feu. Je suis nu devant un petit poêle. Juste le temps de me réchauffer. Il ne faut pas attirer l'attention. Je regarde mes pieds, les bout sont noir et les chevilles sont gonflées. Mordus par le froid.
Je n'ose imaginer la suite. Il me faut des soin médicaux...La gangrène...Elle consume mon corps.
J'ai dû déliré plusieurs jours. Entre la fièvre et la douleur des morsures du froid qui brûle la chair...Je me suis réveillé en plusieurs sursauts entre la nuit et le jour. Je ne sais plus. Le silence me parle. Serai-je devenu fou ?

Alors ! Gustave, tu écris en Français ! C'est le ''Leutnant'' qui vous parle...
Nein, Nein....

Mes hurlements me réveillent dans des nages de sueurs. Je cours dans la neige, à demi vêtu. J'espère réveiller mon corps dans cette neige. J'avale des flocons. J'ai faim et soif. Je croque de la neige, elle me cuit les entrailles de la gorge... Je rentre dans le cabanon avec un rire hystérique. Je suis fou...
Sur la paillasse de bois, je regarde mes pieds. Des boursouflures, des crevasses déforment les orteils.
Je n'ai pas le choix. Si je veux vivre, il me faut couper la gangrène. Il me reste un fond de vodka.
Trinquons à la fin ! Chante Otto en face de moi en levant un verre. Prosit, ou comment vous dites en français ? A LA...VOTRE
Ta Gueule....
Le fantômes d'Otto s'évanouit...Il doit être dans un caniveau, gelé ou bouffé par les Russes. Ou peut-être que les :

''Tommies'' ou les ''Yankees'' étaient arrivés en Russie !

Peut-être que le petit lâche de Gustave n'avait plus a se cacher. Je saisi mon couteau et bois une gorgée de vodka que j'ai volé sur un mort.Quoique l'on ne vole pas un mort en temps de guerre. On recycle, on récupère, on transforme... A la tienne, inconnu qui me permet de boire encore une fois. Je tranche net, trois orteils, du petit au plus grands...les trois frères. Je ne sens presque pas la douleur. Le froid a brûler la chair et sûrement des nerfs...Je ne sais plus si je suis en plein délire ou cauchemar. Je reprends mon couteau et entame le deuxième pied. La chair du petit orteil est carbonisée par la maladie...J'enroule un bout de tissus sur mon nez. L'odeur de la mort. Mais j'arrache de la chair vivante en coupant les extrémités gangrenées.

Bravo ! Claironne le ''Leutnant'' en applaudissant excessivement dans une tenue d'apparat. Tu es un homme courageux, ha, très courageux! Le courage des soldats allemands...la meilleure...

Je m’évanouis.

Les nuits se succèdent aux journées. Longues, silencieusement...éternelles, brûlantes de froid. Les ombres se succèdent : Otto, ''Leutnant'', mon Aimée, Gustave...La porte s'ouvrent brusquement.
Je sens une caresse sur mon front. Des ombres...Des russes. Je saisi quelques mots. Je réponds vaguement, péniblement, dans un russe lointain, appris en faculté. J'ai des habits de civils, je suis un homme perdu dans la guerre, comme des millions d'âmes perdues dans la guerre. Contre moi, j'ai un petit carnet. Je sens le ballottement de mon corps... Je suis mort.

Charles referme le petit carnet. Sa mère le regarde, d'un sourire gracieux et tendre.
— C'est le carnet de mon grand-père. Il est revenu de la guerre, mais il y a laissé son âme. Brûler dans l'enfer du froid et de la guerre.
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