Le cadeau immatériel

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Baruleuse  [+]

J'avais neuf ans et je dormais avec ma grand-mère, qui me gardait jusqu'au lendemain. C'était la nuit de Noël, j'avais eu le droit de veiller un peu…
Depuis toujours, je redoutais le moment du coucher. Je ne parvenais jamais à m'endormir paisiblement, harcelée par des terreurs nocturnes inexplicables. Ma grand-mère le savait et, par cette nuit si particulière, elle m'avait permis de me glisser dans son lit, tout près d'elle.
J'étais soulagée.
Cette fois, le grand homme brun et moustachu ne viendrait pas me menacer de son long couteau effilé. Il me visitait dès qu'on éteignait la lumière. Je ne savais plus comment me défendre de cette présence irréelle. J'aurais pu le dénoncer à mes parents s'il avait existé, mais que faire face à un être imaginaire ? Je ne comprenais pas pourquoi cet homme sanguinaire m'en voulait autant. Je n'étais qu'une petite fille, je n'avais fait de mal à personne.

La chambre de ma grand-mère était modeste. C'était la grande époque du papier peint. Sur les murs, des volutes de fleurs bleues envahissaient un fond blanc un peu fatigué. J'aimais bien passer ma main sur les motifs légèrement en relief. Une petite armoire en formica et quelques étagères en aggloméré se prenaient pour des meubles de qualité. Au-dessus du lit étroit, un lourd crucifix de bois sombre protégeait le dormeur. Ma grand-mère, très croyante, était une grecque orthodoxe d'Anatolie. Avec ses parents, elle avait fui les tueries de 1919 perpétrées par les Turcs sur leurs minorités. L’île de Samos avait alors accueilli, en urgence, ces lointains compatriotes persécutés. Quelques années plus tard, il avait aussi fallu quitter Samos et migrer en France pour espérer un avenir meilleur. Ces périples successifs avaient amplement éprouvé notre famille et l'avait plongée dans la mélancolie de l’exil. Il ne fallait pas moins que Dieu pour veiller sur nos existences chahutées. Qui plus est, dans l'abandon du sommeil.

Cette nuit du 24 décembre, je la passais donc aux côtés de ma grand-mère, sous le crucifix et dans des draps rugueux. La lumière tout à coup éteinte, l'odeur de poussière me sautait au nez et je suffoquais silencieusement. La peur du noir m'étreignait de surcroît. Je ne voyais plus rien et perdais instantanément le sens de l'orientation, ne sachant plus de quel côté se situait la porte. Il me fallait retrouver mon calme et me persuader que Mémé était toujours là, allongée près de moi. Je cherchais discrètement son pied froid du bout du mien et me tenais à l’affût de la moindre preuve de son existence : toussotement, respiration, soupir. J’espérais n’être pas déjà morte.
Soudain, comme engendrée par le silence et l'obscurité, une mélopée envoûtante s'élevait. Un chant long et vibrant caressait le vide, recomposant une enveloppe de son. Cette voix provenait du corps invisible de ma grand-mère. Elle chantait. Elle chantait dans sa langue maternelle. Je ne comprenais pas les mots mais ils étaient comme des algues, se balançant lentement dans une mer tranquille. Elle chantait pour éloigner mon épouvante. Elle chantait pour nous ramener vers cette terre natale à tout jamais perdue. Elle chantait pour m'imprégner, comme le font les oiseaux couvant longuement leurs œufs. Tour à tour, cette voix m'épinglait au matelas puis me propulsait vers de lointains territoires.
En cette nuit de Noël, ma grand-mère me racontait toute son histoire. En grec puis en français, elle me berçait de sa parole.
Je savais que le lendemain, un petit présent m'attendait sous le sapin blanc en plastique. Mais ce Noël-là, mon plus beau cadeau était immatériel. J'avais compris, pour toute ma vie, ce qu'était le pouvoir de la parole. Par le récit, on pouvait restituer la géographie d'un lieu familier, le portrait d'une personne aimée, ramener dans l'instant un parfum de fleur d'oranger ou le son sacré d'un oud.
Aujourd'hui, j'ai cinquante-deux ans. Je n'ai plus peur de l'obscurité. Je suis devenue conteuse et chanteuse. Et je me souviens de cette fameuse nuit de Noël, couchée auprès de ma grand-mère.

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MARTINE CAMBON · il y a
Oh que c'est joli!!! J'aime votre petit conte...il me touche beaucoup
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Silvie DAULY · il y a
Quelle belle transmission! Les mots, parlés et chantés, cette enveloppe d'amour, sont devenus votre propre matériau, à partir duquel vous créez de l'amour!
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Rox86 J. · il y a
Très émouvant
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Lili Caudéran · il y a
Il est très important de transmettre, de laisser une trace même aussi légère que les pattes d'un oiseau dans la neige... C'est pour mes petits enfants que j'ai décidé de me lancer modestement il y a quelques mois à peine. Votre histoire est très jolie Pascale.
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Arlo G · il y a
Excellent TTC, mon vote avec un peu de retard. À L'AIR DU TEMPS d'Arlo est en finale du grand prix été poésie 2017. Je vous invite à voyager à travers sa lecture et à le soutenir si vous l'appréciez. Merci à vous et bon après-midi.Cordialement, Arlo
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Petit soleil · il y a
quelle belle histoire. Transmettre aux autres générations. Je ne sais si l'histoire est vraie mais en tout cas elle est magnifique. Belle journée
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Odile Duchamp Labbé · il y a
Belle histoire, j'en suis retournée. La saga familiale se doit de se perpétrer. Nous, les vieux, avons le devoirs d'instruire les jeunes au sujet des temps passés non pour les contraindre à y rester mais parce que l'on sait mieux où on va quand on sait d'où l'on vient.
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Thara · il y a
Une belle recommandation de S.E que je prends plaisir à découvrir.
Un récit teinté d'émotion, qu'on parcours d'une traite, de cet enfant qui s'endort près de sa grand-mère, pour ne pas avoir peur.
Des récits que celle-ci lui racontait, chantait pour bercer son sommeil...

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Didier Poussin · il y a
Dans le sillage des ancètres
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Chantane P. · il y a
belle histoire ,mon vote pour l'artiste, bravo

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