Le bus économique

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Lire, écrire et parcourir le monde. Ecrire court pour alterner les plaisirs, pour se défaire de l'inutile. En voyage, écrire pour se souvenir. Auteure d'un blog sur la vie au Caire:  [+]

A part la clim très déficiente, le bus économique est tout à fait acceptable et a l’air de rouler aussi vite que le bus dit Luxe. A moitié rempli de jeunes Egyptiens qui ont l’allure assurée et le hâle des moniteurs de plongée. J’ai failli ne pas le prendre car il ne figurait pas sur le tableau des départs. C’était un jeudi soir, pendant le Ramadan.
- Tout est complet, a dit le guichetier, revenez demain.
J’ai montré du doigt le seul mot arabe de la liste : اقتصادي.
- Réservé aux Egyptiens, m’a répondu le type.
J’ai bluffé :
- Mon mari est égyptien, il m’attend au Caire.

Comme moi, les passagers rejoignent le Caire pour le week-end. Amassent des sous en vue d’un mariage peut-être, et se promèneront ce soir sur le pont Kasr El Nil, main dans la main avec leur fiancée, après avoir résisté à mater les fesses des Russes pendant toute la semaine. Pendant le Ramadan, il faut rester pur. Comment arrivent-ils à faire la connexion entre leurs deux vies ? L’un d’eux, vêtu avec élégance d’un bermuda à multiples poches et d’un tee-shirt jaune bien propre, lit le Coran avec assiduité. A ma gauche, un copte, guide francophone à Hurghada et à Louxor, est ravi de pratiquer son français avec une autochtone. « Il n’y a pas beaucoup de Français à Hurghada, dit-il, mieux vaudrait parler le russe ».

Le bus, dont le caractère économique exclut la présence de toilettes puantes, s’arrête une première fois pour une pause pipi à la durée indéterminée. Quelques-uns achètent à manger, on prend un thé, mais je suis la seule à boire quelque chose : même les coptes s’abstiennent.
Deux heures plus tard, arrêt pour l’iftar quelque part entre Aïn Sokhna et Kattameya, sur le parking d’un restau routier où rôtissent poulets et côtelettes de mouton. Les passagers semblent rester à proximité du bus, et je n’arrive pas à comprendre combien de temps durera la pause, ni comment faire pour acheter quelque chose à manger. L’atmosphère a quelque chose de magique au coucher du soleil dans le silence et la fumée des grillades. Chacun mange quelques dattes et boit. Rupture du jeûne. Détente. Les langues humectées peuvent se délier.
Une demi-heure plus tard, de nouveau sur la route, nous avons droit au fameux mousalsal, ou feuilleton de Ramadan, sur un écran lointain dont l’image saute et se brouille en permanence. Pour le son, par contre, je suis bien servie, car le haut-parleur situé au-dessus de ma tête hurle des dialogues véhéments en forçant sur les aigus. Je change de place. De l’autre côté c’est la clim qui m’injecte un filet d’air glacé sur la fontanelle. Je finis par me boucher les oreilles avec du coton et m’envelopper la tête de mon foulard.
Ainsi attifée, j’attire l’attention du jeune lecteur de Coran, qui entame une conversation en anglais. Comme son allure le laissait prévoir, il est moniteur de plongée. D’après lui, ce sont les Russes qui ont détruit tous les coraux, ces vandales dont les femelles se baladent presque à poil (traduction de « qui méprisent notre culture et notre religion »). Du coup, par contraste, notre blason est redoré, et je me sens fière de contribuer à la revalorisation de la femme occidentale (toutes des salopes...). C’est la première fois, dit-il, qu’il rencontre une étrangère qui connaît l’Egypte et y a vécu. C’est sûr que dans le bus اقتصاديil ne doit pas y en avoir beaucoup. Pourtant, si on se munit de bouchons d’oreilles et d’un couvre-chef, il est très bien ce bus : malgré tous les arrêts, il arrive au Caire avec seulement une heure de retard.
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