Le bruit des nerfs

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Baptême dans la BD, confirmation dans l'écriture, en attente d'une canonisation pour l'ensemble de mon œuvre. http://clementpaquis.com/ @clementpaquis  [+]

Image de Automne 2016
J'avais dix-neuf ans lorsque j'ai perçu pour la première fois dans mon oreille gauche ce qui deviendrait mon cauchemar des années plus tard. Je venais d'éviter de me faire rouer de coups par Ludovic Bagot, une fripouille du village qui terrorisait tout le monde en roulant des mécaniques. « L'humiliation est toujours préférable aux soins intensifs », me répétait mon père lorsque j'étais enfant. Il fallait éviter la bagarre, tant que c'était possible, car la violence n'était pas une réponse, c'était un truc de barbare, le langage de ceux qui n'ont rien à dire. Le sifflement était léger, à l'époque. Gênant mais supportable.

Quelques années plus tard, le langage de ceux qui n'ont rien à dire était en train de passer à tabac sous mes yeux une jeune femme dans le métro. Trois types, à qui elle répétait que non, elle ne les embrasserait pas, que non, elle n'était pas leur petite salope, avaient décidé d'utiliser ce langage pour lui faire comprendre à quel point son refus était inacceptable. Alors qu'ils la cognaient, moi, assis sur mon strapontin, je priais pour qu'ils ne se détournent pas d'elle, pour qu'ils ne me regardent pas et qu'ils ne leur prennent pas l'envie de changer de cible et de passer leurs nerfs sur moi.
Lorsque les types sont finalement sortis du wagon, que la peur a relâché l'emprise qu'elle avait sur moi, j'ai vu le visage tuméfié de la jeune femme. Il n'était plus qu'une citrouille boursouflée, du sang suintait de ses yeux et de ses oreilles, son nez et sa bouche semblaient avoir échangé leurs positions, elle baignait dans une mare de sang en hoquetant péniblement ce qui ressemblait à un appel à l'aide. J'ai tiré la sonnette d'alarme et me suis enfuis du wagon. Moins d'une heure plus tard, c'est comme si quelqu'un avait tourné le bouton du volume dans mon oreille. Le sifflement, auparavant discret, se faisait désormais beaucoup plus sonore.

Le jour de mes trente ans, je l'ai passé dans l'unité psychiatrique d'un hôpital parisien. Une semaine avant mon internement, alors que je me promenais au bras de ma compagne pas loin du quartier de Belleville, nous avons croisé la route d'une bande de loubards. Je les ai immédiatement reconnus, c'étaient ces salauds qui avaient agressé cette fille quelques années plus tôt, dans cette rame de métro où je me trouvais. Ils se sont mis à tripoter ma compagne, à lui toucher les fesses, à lui demander si elle voulait bien leur tailler une pipe, et moi, j'étais paralysé. Alors qu'ils étaient occupés à la tripoter, je me suis enfuis discrètement. Environ une heure plus tard, pris de remords, j'ai envoyé un sms à ma compagne lui demandant si tout allait bien. Sa réponse fut cinglante : « Ne m'adresse plus jamais la parole, pauvre lâche. » Pauvre lâche, avait-elle écrit. J'aurais préféré « Sale lâche », la colère exprimée par ce type d'insulte aurait maintenu chez moi un genre d'espoir. Je me serais dit qu'une fois sa fureur passée, elle reviendrait peut-être vers moi. Mais pauvre lâche, ça ne contenait que du mépris et du dégoût, même pas de la colère. Juste une légitime impression de s'être trompée, d'avoir perdu son temps avec un pauvre type. Un pauvre lâche.

Sitôt après avoir lu sa réponse lapidaire, j'ai eu l'impression qu'une explosion avait lieu dans mon crâne.

Ce bruit, devenu infernal, ne voulait plus partir. La nuit, il me maintenait éveillé et lorsque les somnifères parvenaient péniblement à m'envoyer au pays des songes, il attendait patiemment mon réveil pour recommencer à me tourmenter. Je n'étais plus jamais seul. Le bruit était toujours là. Il couvrait mes pensées, il obsédait ma vie et avait finit par me transformer en dépressif. Je ne travaillais plus, j'errais chez moi toute la journée en peignoir me remémorant cette époque bénie de ma vie où il était possible pour moi de ne rien entendre.

« La frustration peut être à l'origine d'un déclenchement des acouphènes » m'avait expliqué cet énième médecin ORL que je consultais dans l'espoir fou que lui sache comment me rendre ma sérénité. J'en avais déjà consulté dix-huit, il était le dix-neuvième et ce qu'il venait de m'apprendre avait sonné pour moi comme une illumination. Je savais exactement quoi faire.

Il n'a pas été très compliqué pour moi de retrouver les agresseurs du métro. Je n'ai eu qu'à roder dans le secteur de Belleville et j'ai finit par tomber sur eux. Je les ai exécutés d'une balle dans la tête avec le vieux pistolet Browning 10/22 qui avait appartenu à mon grand-père. Dénicher Ludovic Bagot a été légèrement plus long mais pas beaucoup plus compliqué. Grâce à Internet, j'ai retrouvé sa trace en quelques clics. La ville où il créchait, son lieu de travail, je l'ai attendu devant ce dernier et l'ai suivi jusqu'à chez son domicile où je l'ai tué d'une balle en plein cœur.

Je n'ai même pas cherché à me défendre de ces meurtres alors que j'écoutais le procureur de la République dresser mon portrait à la cour, expliquant l'être horrible, le psychopathe sans cœur que j'étais. Je me contentais simplement de sourire. Les mots qu'il prononçait, si durs soient-ils, étaient clairs. Ils parvenaient à mes oreilles sans l'ombre d'un bruit parasite et pour moi, ils étaient la plus belle musique du monde.

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