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Le bolide d'Eloi

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Florence

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Une année, durant une mission au Sénégal, je rencontrai Eloi. A l’époque, il avait 11 ans. Il vivait dans un très petit village, à 4 km des premiers commerces. Une dizaine de familles étaient installées là. Sa mère cultivait un lopin de terre et partait deux fois par semaine sur le marché, vendre les légumes qu’elle se donnait tant de peine à faire mûrir. Eloi, de son côté, effectuait ce trajet quotidiennement pour aller à l’école. Durant 30 minutes il marchait seul, le long de la piste poussiéreuse. Il devait faire très attention aux voitures et charrettes qui menaçaient fréquemment de le renverser. Ensuite, il finissait le chemin avec ses deux copains, Félicien et Balthazar. Heureusement, à l’entrée du bourg, de larges trottoirs avaient été construits et permettaient aux trois garçons de discuter sans plus se soucier de la circulation. Alors, il était question des devoirs de la veille, des parents toujours trop sévères et aussi, et peut-être même surtout, des filles dans la cour de récréation. Eloi se demandait quand et comment il pourrait embrasser Pétronille, comme sur les couvertures des magazines que vendait le papa de Félicien.
Le soir, en rentrant de la classe, il devait d’abord nettoyer ses chaussures. Soit elles avaient pris la poussière durant la saison sèche, soit elles étaient couvertes de boue, pendant la période des pluies quasi journalières. Ensuite, il troquait son uniforme scolaire contre un short, un tee-shirt et des tongs. Il ne fallait surtout pas oublier la corvée d’eau : dix allers et retours à la fontaine afin de cuisiner, laver le linge et faire sa toilette. Mais, çà c’était après son passe-temps favori. Une fois les devoirs achevés, il se dirigeait vers le dédale des ruelles et s’adonnait toujours avec joie à son activité de prédilection : prendre son cerceau en bois et le pousser le plus vite possible devant lui avec un bâton.
J’étais toujours étonné de voir Eloi tout sourire. Un soir, je me décidai de lui poser la question qui me brûlait les lèvres : » Eloi, peux-tu m’expliquer ce qui te garde toujours de bonne humeur ? Cela fait des semaines que je t’observe. Tu peux me dire ton secret ? » Il me scruta d’un œil interrogateur. De toute évidence, la question lui semblait incongrue. Il avait l’air de croire que je connaissais la réponse. Soudain, son visage s’éclaira : « mais c’est parce que j’ai plein de rêves !!!! Tu vois quand je marche sur la piste le matin, c’est un moment que j’aime beaucoup. J’imagine ce que je deviendrai plus tard, le métier que je ferai, la maison que j’offrirai à ma mère et aussi les amis que j’aurai partout dans le monde. Mais le rêve que je préfère c’est quand je pousse mon cerceau. Tu sais, je dessine une ligne au sol. Je ferme les yeux. Et en une seconde, je me retrouve à participer, avec trente autres concurrents, au championnat du monde automobile. Je suis en pole position. Mes essais ont été très réussis. Autour de nous règne un terrible vacarme. Les vrombissements des bolides les transforment en bêtes féroces, prêtes à attaquer. Ils rugissent, grognent. Les coups d’accélérateurs tentent d’impressionner les autres pilotes, comme autant de signes d’un combat sans merci. C’est une cacophonie assourdissante. Parfois, on entend un cliquetis métallique, puis une explosion. Un véhicule reste sur la ligne de départ, incapable de s’élancer. Lorsque la course démarre, c’est comme une longue détonation. Les spectateurs ont tous leurs mains sur les oreilles. J’exécute des virages serrés, des dérapages contrôlés, des accélérations vertigineuses. J’ai chaud, je suis concentré sur ma conduite. Les trépidations du volant sont épuisantes. Malgré le casque vissé sur mon crâne, je reste attentif au ronflement de mon moteur. Soudain, j’aperçois le drapeau à damiers. Dernière ligne droite et je pousse mon véhicule au maximum. Je passe la ligne d’arrivée le premier. Je sors de ma voiture, les bras en V au-dessus de ma tête ! Je hurle : « je suis champion du monde ! »Alors, je suis le plus heureux des garçons. Mon nom est écrit en gros sur les journaux suspendus à la guérite du papa de Félicien. Maman n’a plus besoin d’aller vendre sa récolte et Pétronille accepte de m’épouser. Et c’est toujours à ce moment–là que ma mère m’appelle pour faire la corvée d’eau. Mais toi, raconte-moi tes rêves. Tu en as bien dans ta tête ?»
Alors, je regardai Eloi. Comment lui expliquer que souvent les adultes ont perdu cette aptitude. Mais c’était déjà trop tard. Il s’éloignait déjà en courant derrière son cerceau.

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Emsie · il y a
Une belle déclinaison du thème et une vraie réflexion que je découvre hélas trop tard, du moins pour la soutenir ! Merci pour cette échappée sénégalaise :-)
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Florence · il y a
merci beaucoup. Et selon un vieil adage, il n'est jamais trop tard.... A bientôt
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Joséphine Deleu · il y a
Donner la parole à un enfant... Il vous refera le monde, en plus beau. Je ne pense pas que les adultes aient perdu la capacité de rêver mais ils oublient parfois qu'ils peuvent encore le faire !
Si tu as 1 minute pour lire ma micro-nouvelle c'est par ici https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/dix-neuf-mars

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Florence · il y a
mais oui. je file sur Épicure!!!!
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Polotol · il y a
Les rêves valent mieux que la réalité. A+ https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/epicure-1
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Florence · il y a
merci Abi. C'est vrai qu'ils nous réservent souvent de belles surprises. A bientôt
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Abi Allano · il y a
L'imagination des enfants est fantastique. Un joli texte.
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Florence · il y a
Mais oui !!! ça marche avec plein de choses. Il faut juste prendre le temps de le faire. Et ça c'est notre problème de grande personne. A bientôt et merci beaucoup.
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Ginette Vijaya · il y a
C'est une belle histoire très émouvante et le cerceau pourvoyeur de rêves est magique . Saurons- nous rêver encore de cette façon ?
Je concours aussi avec mon texte : " de roues en roues"

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Lélie de Lancey · il y a
Une jolie histoire emplie du bonheur innocent et contagieux d'Eloi. J'aime !
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Vallerie · il y a
une manière originale de traiter la consigne; il est formidable cet enfant, un futur conteur?
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Florence · il y a
Merci Valérie. Souhaitons à Éloi une belle vie et pourquoi de conteur! histoire de mettre à profit son imagination.
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