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Le bateau-mouche

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Bisaigue12

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Mon père était garde-chasse, ici, dans la propriété du vicomte, quand il a été tué par un sanglier blessé à l'orée du bois bleu, devant l'étang de la Bauge. J'avais treize ans, le vicomte a dit que je pouvais rester à la cabane et continuer à faire le braco, comme mon père, si je ramenais du gibier tous les dimanches à sa table.
La propriété est grande, il y a de quoi faire au niveau braconnage, mais depuis tout petit ma spécialité c'est la truite, ce qui m'a valu mon surnom. Voilà trois ans qu'il est mort le père, on peut dire que je le remplace aujourd'hui, vu que je remplis mon contrat avec le vicomte et qu'il me laisse la cabane.
C'est là dans cette cabane que j'ai construit mon invention : le bateau-mouche. C'est une grande barque avec des équipements spéciaux pour la pêche, comme qui dirait une barque spéciale de braco. Personne ne sait comment je ramène autant de poissons à la fois, sauf moi bien sûr. Il y a neuf étangs sur le domaine, dont deux de plus de dix hectares, on élève surtout du poisson blanc comme la carpe, le brochet, le gardon et la tanche.
Mais il y a deux petits lacs traversés par la Divette qui sont réservés à la truite et au saumon de fontaine. Ces deux-là sont pêche gardée pour ma pomme. C'est là que je dépose mon bateau-mouche et en une heure je ramène une dizaine de belles truites, sans les abîmer avec des hameçons ou autres trucs qui blessent les poissons.
Tout est parti de l'observation des berges, quand un animal mort est posé sur le bord de l'eau, les mouches pondent dessus. Les asticots tombent dans la rivière, et tous les poissons sont aux aguets dans le courant.
Pour le bateau-mouche c'est la même chose, mais ça bouge. Dans le fond de la barque il y a un puit recouvert d'un grillage et plus haut d'un couvercle. Je pose sur le grillage des têtes de moutons récupérées aux abattoirs et le lendemain je referme le couvercle.
Le jour suivant je glisse la barque à l'eau, après avoir fixé le filet chaussette à l'arrière. Là je rame doucement en remontant le courant, les truites suivent les asticots qui tombent du grillage et sont absorbées à leur tour par le filet. C'est simple, silencieux, discret et interdit. Et ça marche.
Ce matin je me prépare pour une pêche, car vendredi c'est le jour du poisson au domaine, il est cinq heures, je peux livrer mes truites avant onze heures. Les mouches ont fait leur travail, je pousse la barque, je secoue les deux têtes de moutons et je rame, silencieusement.
Sous le bateau-mouche j’entends les coups de queue que donnent les truites en attaquant les asticots qui tombent du grillage, et leur combat pour tenter, sans succès, d'échapper au filet chaussette. Je pourrais presque les compter, je suis seul dans le silence, le blanc de la brume matinale étouffe tous les bruits de la forêt alentour.
Tout à coup la barque est stoppée net, le filet vient de s'accrocher au fond ou sur un arbre mort immergé. Il me faut passer à l'arrière de la barque pour dégager le filet, je me penche, passe les bras dans l'eau, noire à cette heure, et je décroche le filet pour le vider des poissons et le rattacher.
Pas moyen de le soulever, il doit être bien accroché au fond. Je tire en force mais lentement et enfin la gueule du filet apparaît. La gueule de quelqu'un d'autre apparaît en même temps : celle du vicomte, toute pâle, presque verte. Les animaux morts, d'habitude ça ne me fait rien, mais là c'est tout de même le vicomte, qui maintenant a des écrevisses qui lui sortent de la bouche.
Je tente de le hisser à bord, mais il est lourd avec ses habits mouillés et il glisse à chaque tentative. Je l'attache au banc arrière de la barque et je rame en direction du bord.
Après avoir accroché le bateau, je tire sur le filet garni de ma pêche miraculeuse. Quatre truites de belle taille bien vivantes et le vicomte mort.
Ça va poser un problème, car je ne peux pas dire aux gendarmes comment je l'ai attrapé, le vicomte. Ça me fait drôle de le voir comme ça, c'est pas que je l'aimais beaucoup, mais sa mort risque de me poser un problème d'habitation, sauf si la vicomtesse...

Bon si je ne l'avais pas vu ? Oui mais je ne peux pas le remettre au beau milieu de mon lieu de travail, il va me gêner tous les jours, et avant que les écrevisses aient tout bouffé, il va s'en passer du temps.
OK je le déshabille, je fais sécher ses habits pour les brûler avec le moins de fumée possible et je le découpe. Je pose les morceaux sur le grillage du bateau-mouche et les mouches feront le reste. Sans compter sur les économies réalisées sur les têtes de moutons.
Eh bien cela fait maintenant trois jours que je pèche au vicomte, et ça marche très bien, peut-être même mieux, les asticots étant plus gros et plus vifs. Les os dénudés, je les éparpille au fur et à mesure dans les bauges de sangliers qui les dévorent en quelques instants.
Les képis sont passés hier pour me demander si j'avais aperçu le vicomte, parti à la chasse il y a une semaine et qui n'a pas réapparu depuis.
Moi j'ai bien répondu ce que m'a dit de dire Mme la vicomtesse, à savoir que j'ai rien vu ni personne, et que j'suis pas au courant. Ils ont quand même sondé les étangs pendant trois jours mais ils n'ont rien trouvé, sauf une petite truite que j'ai glissé dans leur poche, à chacun, pour leur peine.
Maintenant au bout de deux semaines, il n'y a plus de vicomte dans le bateau-mouche, il va falloir retourner à la tête de mouton, sauf si la vicomtesse veut se débarrasser de quelqu'un d'autre...

PRIX

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Kimos · il y a
Je me disais bien que je l'avais lue! (mais pas oublié de voter cette fois)...
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Fred Panassac · il y a
Il a sa place dans la chaîne alimentaire finalement le vicomte. Pas top,à l'heure de l'apéro mais de toute façon pas envie de faire la fête par ces temps-ci...
Sinon parlons écriture, je suis déçue que sur vos textes aucun ne soit en finale, j'avais voté pour au moins deux de la saison automne (non, je blague, c'est la saison été mais le temps n'y est pas, on se croirait en novembre...)
Bais gomme on dit chez vos enrhubés, gourache (euh courage !) ...

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Caroli · il y a
j'ai ri aussi, et en plus d'être drôle - ce qui n'est pas toujours facile, être drôle avec subtilité - j'ai trouvé le tout très bien mené et écrit
si vous débutez dans l'écriture, et bien, continuez !

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Zutalor! · il y a
L'idée est chouette : on se balade à cinq heures du mat' sur un étang, on entend les oiseaux, les poules d'eau dans les roseaux, on se souvient des odeurs qui vont avec les bruits, la pénombre, la lumière du lever du jour... Et puis tout d'un coup, "rien ne va plus Madame la Marquise !"
La suite, c'est "Bravo pour tous les détails !"
(Quand même, deux trucs qui m'achoppent :

- deux fois "bord" dans le même petit paragraphe ; tu reviendrais sur "la berge" que ça passerait mieux, non ?
- cette deuxième phrase dans ce groupé : "Je pose les morceaux sur le grillage du bateau-mouche et les mouches feront le reste. Sans compter sur les économies réalisées sur les têtes de moutons." ; j'aurais mis quelque chose comme ça : "Je pose [...] et les mouches vont faire ce qu'il faut. Pour un peu, je jubilerais : pendant un temps, les têtes de mouton vont rien me coûter."

Je suis d'accord, je pinaille... Mais moi, quand je lis, il faut que rien ne m'arrête...)

Camarade braco, bon week end et bonne continuation...

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Bisaigue12 · il y a
Merci Zutalor, je débute en écriture, alors j’apprends beaucoup en vous lisant tous et en essayant de m'améliorer.. salut et fraternité!
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Zutalor! · il y a
Faut continuer, y a aucun doute !
Fraternité itou
;-)

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Brocéliande · il y a
Je ne sais pas pourquoi ,je l'ai relu et je l'ai encore plus aimé
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Bisaigue12 · il y a
Va savoir pourquoi? à chaque fois que tu le relis, je l'aime aussi, merci fidèle Brocéliande.
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%%%% · il y a
J'aime beaucoup, l'écriture est maîtrisée, le cadre bien planté, atypique et attrayant. Si je peux me permettre de remettre en cause l'utilité des derniers mots : "sauf si la vicomtesse veut se débarrasser de quelqu'un d'autre..." qui alourdissent peut-être la fin. On comprend grâce au : "Moi j'ai bien répondu ce que m'a dit de dire Mme la vicomtesse", plus subtile ! Mais bravo, voilà un TTC qui comme le dit Luc M ne trouve injustement pas en final !
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Bisaigue12 · il y a
Merci pour ce commentaire, je suis d'accord sur la phrase de fin qui est en effet en trop.
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Marcel en selle · il y a
Mon vote au bout de l'hameçon !!!
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Bisaigue12 · il y a
Alors ça mord?
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Marie · il y a
Je viens du forum où vos commentaires m'ont intéressée et j'ai lu avec plaisir cette histoire de pêche très particulière. Voilà un garçon qui a l'esprit pratique ! Mon vote.
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Bisaigue12 · il y a
Merci Marie, bonne soirée.
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Mick · il y a
Haha ! Excellent cet humour noir ! Je me demandais où on allait avec ces histoires de pêche au début, ça m'a un peu dérouté. Puis lorsque la pêche du vicomte est arrivée, et toute la réflexion qui s'en ai suivie ainsi que la judicieuse utilisation de cet appât, j'ai trouver ça très drôle, bien amené ! Bravo pour ce texte !
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Bisaigue12 · il y a
pas de panique, je vais rien faire sur la chasse! merci Mick d'être passé, en sortant attention à mes crabes violonistes...
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Sauvagere · il y a
quand noud étions enfants, nous attrapions des écrevisses comme ça (avec des têtes de mouuton, pas avec des vicomtes !)
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Bisaigue12 · il y a
Maintenant tu peux faire plus efficace, tu as la recette, même avec des non-nobles ça marche! merci du passage.
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Sauvagere · il y a
Bonne idée ! Il a longtemps que je n'ai pas mangé d'écrevisses, ni de truites...
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