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Le bar des quartiers S

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Camille Reynes

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FINALISTE
Sélection Jury

Recommandé

Pourquoi on a aimé ?

Ce texte est très maîtrisé et son style au vocabulaire riche permet d'instaurer de façon très rapide une ambiance noire et de faire état de ...

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Tu ne vois presque rien, si ce n'est les quelques parties du bar éclairées par les spots colorés au plafond. Un festival de couleurs, de sons et de voix, qui t'étourdissent, comme chaque soir.
Des chansons aux allures latines résonnent, et tu slalomes entre les danseurs ivres sur la piste de danse, ton plateau à la main. Tout s'écoule à flot, et toi tu observes les gens se saouler, c'est ce que tu sais faire le mieux.
Même avant ce job de serveur mal-payé, tu savais à quoi ça ressemblait un homme ivre. Il faut dire que dans votre quartier, chaque matin, les hommes ronds comme des œufs se comptent avec difficulté, tant il n'est pas rare d'en voir partout. Derrières les poubelles, dans les maisons des voisins. Ton père, n'échappe pas à cette règle presque immuable du dernier verre au bar du coin.
Heure de fermeture, minuit. Heure de retour à la maison : six heures.
On peut dire que tu es conditionné maintenant, à l'odeur avinée, aux amateurs de beuverie dont les dents du fond baignent souvent dans l'éthanol.
Tu soupires – un fourmillement monte doucement le long de tes jambes fatiguées.
Au loin, proche du bar, tu vois ton frère et ta sœur, en pleine conversation avec le barman – lui aussi tu le connais. De toute façon dans le coin, tout le monde se connaît.
Tout le monde s'est déjà croisé, autour d'un verre, d'une histoire de voisinage bruyant en pleine semaine, ou bien pour une question de dette, qui bien souvent se soldent par le dénis des faits.
* Ian ! Ici !
Tu tournes la tête : un homme t'appelle, le bras en l'air, un verre vide à la main.
Ce type-là, tu le connais, c'est celui qui drague ta sœur depuis des semaines.
Ta sœur.
Vingt-cinq ans au compteur, mais pourtant quarante ans dans la tête, en ce qui concerne le cynisme et la prise de recul sur les événements. Elle ne pouvait pas faire autrement : lorsque tu es né, la situation était déjà catastrophique. Un père absent par l'esprit, mais présent par ses conneries monumentales, une mère au tapin, et déjà deux aînés avant toi.
Puis toi. Et encore quatre gosses par la suite. Un total de sept à la maison, allant de deux ans à vingt-cinq. Et les parents... ?
Toujours aussi inutiles. Autant les planter, tu te dis souvent que votre vie serait bien plus simple sans eux.
À la télé, avec tes frères et sœurs, vous voyez souvent les familles ''parfaites'', avec leur maison, leur chien et leurs parents opérationnelles.
Souvent, tu te demandes pourquoi vous, vous n'avez pas eu cette chance. Pourquoi vous, vous vous retrouvez à devoir gérer une vie que vous ne désiriez pas, au seul titre d'une incapacité parentale flagrante et d'une société aux normes établies vous rejetant avec férocité.
Pourquoi donc laisser leurs chances aux erreurs vivantes des quartier sud ? Pourquoi donc consacrer temps et argent à une population qui ne se démarquera jamais autrement que par son incapacité à suivre le mouvement sans broncher ?
* Hé garçon ! Remets-moi le petit frère !
Tu jettes un regard par-dessus ton épaule pour voir un client régulier du bar, lui aussi le verre en l'air, attendant une nouvel rasade de boisson, et tu lèves les yeux au ciel.
C'est ironique quand même, de travailler dans le bar qui indirectement à causer votre perte à tous, pour subvenir aux besoins de ta famille. Pour tenter de renflouer les caisses avant l'hiver, où les bars de proximité seront moins actifs, et où beaucoup moins de Sex on the beach ne seront demandés.
Ton frère te regarde et tu vois dans son regard, qu'il est rongé par la culpabilité. Car ce n'est pas ta place ! Bon sang, tu as seize ans à peine, et tu te retrouves déjà à respirer les vapeurs d'alcool et les cadavres de cigarette que les clients enchaînent. Tu devrais être au lit à cette heure-ci, en train de te reposer pour le lycée, mais tu es là.
Fidèle au poste, prêt à en découdre avec cette vie qui vous rejette, toi et tous les autres dans ton cas.
C'est bien malheureux, tu le sais, car en agissant de la sorte, c'est toute ta vie que tu condamnes. L'échec scolaire, la rancœur envers toi-même et les autres, voilà ton quotidien.
Mais comment pourrais-tu faire ? Ton salaire à une importance capitale dans les revenus mensuels, comme celui de ta sœur et de ton frère aîné. Chaque dollars vaut son pesant d'or pour vous. Chaque fibre de papier vert représente un espoir, qu'une fois cumulés, vous puissiez utiliser cet argent pour vous offrir une vie meilleure. Pour l'instant, la routine est l'économie, la garde de l'argent contre les mains chapardeuses de votre père, les cours des plus petits, les repas, la vaisselle, le boulot.
Comment vivent les gens normaux ? Tu te le demandes parfois ; est-ce vraiment comme à la télé, ou bien y a t-il un juste milieu, où la vie ne serait ni trop dure ni trop parfaite ? Une sorte de palier entre misère et cliché ?
Une main se pose sur ton épaule, et tu te retournes, pour tomber sur ton frère. Le seul qui aura une chance de s'en sortir un jour : il est malin, il saura se défaire de ses chaînes qui pour le moment l'entravent à votre baraque miteuse des quartier sud.
* Tu devrais rentrer, t'as l'air crevé.
Il expire un panache de fumée de sa cigarette, et tu la lui prends des mains pour en tirer une bouffée, qui te brûle la gorge et te fais voir trouble.
Seize ans, et déjà condamné à se tuer de l'intérieur en fumant bien plus que de simples cigarettes.
* Je gères, tu réponds en remplissant un shot de vodka.
* Non, rétorque t-il. Tu gères pas, tu dors debout. Rentre à la maison.
* Mon service se finit dans moins de deux heures.
Il tord du nez, et tu soupire, les épaules basses, le visage défait.
Tu veux rentrer, tu en crève d'envie : retrouver ton lit, l'espace de quelques heures, te mouvoir dans tes rêves avant de devoir te réveiller pour continuer ton cauchemar réaliste, celui où tu nage vers la surface, mais où le courant te remmène vers le fond.
La surface, c'est la vie que tu vise, le fond du fleuve, c'est ta vie actuelle, et celle que tu garderas sans doute toute ta vie.

PRIX

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Nihal · il y a
Ton texte est vraiment génial ! Je m'en veux vraiment de ne pas l'avoir lu pendant la compétition !!
Ton style d'écriture est remarquable ! Bravo pour cette recommandation bien méritée !

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Euriel · il y a
Je le relis avec beaucoup de plaisir et puisque j'avais oublié de mettre un commentaire ( il me semble) , j'en laisse un maintenant. C'est vraiment bien écrit et j'adore ! Bref, hâte de te voir samedi ;)
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Katia Bilek-Royer · il y a
Tu es décidément une vraie artiste ma Camille. Je suis admirative. Quel style, quelle maturité.
Profites de ces moments que tu vas vivre à Metz!!!
Bises

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Fred Panassac · il y a
Toutes mes félicitations Camille pour ta nomination amplement méritée pour cette masterclass qui fera date dans ta vie d'écriture, à n'en pas douter !
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Marine Piot · il y a
J'ai un peu pensé à Zola en lisant ce texte a cause du sujet et de cette écriture réaliste mais qui ne tombe pas dans le pathos, bravo.
Mon TTC la traversée vous plaira peut être

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Keith Simmonds · il y a
Un grand bravo d’être parmi les Nominés, Camille !
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Nualmel · il y a
J'ai aimé le texte noir mais pas pathos. Et apprécié le dernier paragraphe.
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Sylvie Talant · il y a
Très réaliste cette nouvelle. Originale et bien en contexte l'idée de remplacer des tirets par des étoiles.
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Camille Reynes · il y a
Merci!
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Fred Panassac · il y a
Un texte noir, d’une étonnante maturité. Comme le dit plaisamment Kim Louangvannasy, « Achtung à l’orthographe », la 2ème personne du singulier du présent prend un S , « tu soupires, tu nages, tu vises »...Mes 5 votes nonobstant, car j’ai aimé le propos et le styie. Mes encouragements à continuer !
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Camille Reynes · il y a
Merci beaucoup ! Je ferais attention à l’oryjographe La prochaine fois!
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Kim Louangvannasy · il y a
Bonne chance ! C'est très bien écrit ! Achtung à l'orthographe !
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