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Le Baiser De La Brume

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Malbec

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Ça faisait quelques jours que Copie suivait la piste d’un nuage. Si on en croyait sa carte, c’était forcé qu’il se dirigeait vers la mer ! Tout ce qu’elle savait, Copie le tenait d’une carte. Et ce qu’elle prenait pour une carte, SA carte, n’était rien d’autre qu’un vieux schéma du cycle de l’eau arraché d’un bouquin de S.V.T. Ça lui avait suffit à croire qu’il y avait quelques part, un volume d’eau si important, que la sécheresse n’aurait pas pu en venir à bout.
Elle savait pas bien compter plus loin que la vie lui avait offert de doigts, parfois elle disait qu’elle était à cent pas, et d’autres fois à deux milles. Pour elle, les chiffres n’avaient de valeurs que le réconfort qu’ils lui apportaient; la certitude d’arriver bientôt !

Copie avait suivie le schéma du cycle de l’eau jusqu’au confins d’un désert toujours plus grand et plus sec que le précédent. Elle avait traversée des montagnes sans neige, des vallées où les collines s’étaient transformées en dunes, et où les fleuves n’étaient rien d’autre que des canyons asséchés lacérant le paysage de leur longueur. Par chance, ces derniers offraient un superbe refuge ombragé pour les voyageurs comme elle.

Cependant, l’ombre ne suffirait pas, bientôt, Copie manquerait d’eau pour poursuivre son voyage et ce nuage était sa seule chance d’aller au bout. Il devait y avoir assez d’eau dedans pour remplir le collier de gourdes vides qu’elle trimballait autour de son cou.

Elle s’était mis à lui parler un peu tout les jours dans l’espoir que lui raconter des histoires tristes le ferait pleurer. Copie rêvait de voir de la pluie.

Déjà qu’elle ne savait pas grand chose de beaucoup de chose, mais faire pleurer un nuage, ça, ça la dépassait complètement...

Elle lui avait raconté qu’elle s’appelait Copie parce qu’elle était née jumelle d’une soeur morte née. Lorsqu’elle pleurait bébé, les gens assoiffés venaient lécher les larmes qui coulaient sur ses joues fragiles. Elle lui expliqua que la carte était le seul héritage de sa mère. Que souvent quand on a rien, des rêves, c’est tout ce que nous laisse les parents.

« Je n’ai jamais vu de pluie, avoua-t-elle les yeux rivés sur lui. »

Le nuage continuait de glisser sur le ciel dans l’indifférence la plus totale. Harassée, Copie s’était écroulée dans la poussière. Sa peau asséchée était devenue aussi cassante qu’un biscuit. Son corps entier se lézardait comme un mur accablé par la chaleur, luttant pour suer une goutte que les mouches s’empressaient d’aspirer.

La sécheresse la prendrait, comme elle avait prit tout le reste.

C’est alors qu’elle la vit, comme un mirage, une brume ronflant au-dessus du sol. Copie puisa dans ses dernières force pour se jeter dans la masse humide stagnant à quelques centaines de mètres d’elle.
Dans la brume, la terre sèche était devenue meuble et douce. Le sol était recouvert d’herbes et de fleurs qui chatouillaient les pieds. Copie avait débarquée comme un boulet de canon et s’était écroulée à bout de souffle.
Ses nerfs se détendirent presque immédiatement et elle se mit à rire. Le moindre des pores de sa peau respirait à nouveau, chacun se gorgeant d’air humide.

« Merci, oh merci, répétât Copie pleine d’allégresse.

Elle ne s’attendait pas à ce que la brume lui réponde qu’elle était sauvée.

- Tu es bien loin de chez toi, ajouta la brume.
- Je cherche à aller plus loin encore, répondit-elle.
- Alors c’est un long voyage. Il n’y a rien par ici.
- Je poursuivais un nuage qui tombait du ciel. Je cherche une étendue d’eau si grande qu’on ne peut en voir le bout.
- La mer ! Le mot, d’abord déclamé, s’était fondu en un murmure, comme il est souvent coutume lorsqu’on parle avec nostalgie.
- Ce ne devrait plus être très loin, peut-être dix-sept ou trente pas, s’hasarda-t-elle à répondre en brandissant son schéma du cycle de l’eau.
- La mer se trouve juste derrière moi. Beaucoup d’Hommes sont venus avant toi.

Euphorique à l’idée d’enfin terminer son voyage, Copie s’élança dans la brume sans avoir l’impression d’avancer. On n’y voyait pas à plus d’un mètre.

- Tout le monde cherche à survivre, tout le monde à besoin d’eau, continua la brume.

Dans sa course folle, Copie marcha sur quelque chose de dur et cassant. Elle sentit du sang s’écouler de sous son pied. Elle avait marché sur ce qui semblait être un petit os. On aurait dit un os d’oiseau. Il y en avait un peu partout atour d’elle, des petits os, des petits crânes à moitié englouti par la mousse et la terre.

- Tu devrais t’asseoir, conseilla la brume.

Son pied était salement entaillé alors elle s’exécuta pour mieux examiner la blessure. Même si un examen n’a jamais refermé aucune plaie.

- Ce monde est devenu si triste, qu’il n’y a plus rien à pleurer. Le chagrin est un compagnon qui se passe de larme désormais.
- J’ai essayé de faire pleurer un nuage... avoua Copie.
- Je connais bien la pluie, dit la brume. Un murmure aqueux et réconfortant avec dedans, des notes de tôles ondulées froides et claires. Des petits plop tombant des gouttières sur du goudron humide et musqué. Parfois même remontent des vapeurs de terre meuble et d’herbe noyée.

Copie avait fermé les yeux pour mieux s’imaginer la scène. Elle voyait comme des étoiles fondre sur Terre mais la douleur sous son pied l’arracha à ses rêveries. Depuis qu’elle était entrée dans la brume, Copie sentait comme le poids d’un baiser sur ses épaules, comme si une bouche immense et invisible sucer sa peau.

- La pluie, c’est la seule musique qui a une odeur, conclut la brume.
- J’aimerai voir la mer maintenant, demanda Copie mal à l’aise.
- Ils ont tous voulu voir la mer.

Quelque chose remua dans la brume. Des tourbillons de vapeur s’activèrent ça et là autour de Copie avant de prendre la forme d’oiseaux chantants de chiens errants et parfois même d’hommes et de femmes. Tous semblaient avoir fait le même voyage qu’elle, tous semblaient avoir rencontré la brume, mais personne n’avait vu la mer. La brume avait alliée l’image au son et très vite, Copie se mit à paniquer. Elle entendait des oiseaux chanter puis pailler à la mort, des gens hurler à l’agonie, et des chiens aboyer. Comme pour se rassurer, elle imagina leurs aboiements rageurs se muer en tonnerre. Elle ferma les yeux pour mieux les inventer déchirer le ciel de leur longueur; de vives lumières illuminant tout l’univers comme des crocs dans la nuit. Si seulement ils avaient pu ouvrir la brume, la fendre d’une pluie torrentielle et salvatrice. Mais aucune aide ne viendrait du désert.

- Sais-tu qu’il y a 60% d’eau dans ton corps ?

Copie se sentait déboussolée. L’irrépressible sentiment de succion humide continuait de mâcher tout son être. Sa tête heurta le sol. Sans le savoir, elle faisait déjà partie des autres crânes qui l’entouraient. Si elle avait su compter, elle en aurait trouver des centaines.
Ce qu’elle ressentait présentement, c’était les premiers effets d’une digestion. Bientôt, les acides contenus dans la brume attaqueraient la moindre parcelle de sa peau et la brume aspireraient jusqu’à la dernière goutte d’eau de son corps.

- Nous cherchons tous à survivre, répétât la brume alors même qu’elle absorbait Copie ».

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Richard Laurence · il y a
Encore un grand bravo pour ce texte !

Il y a, dans cette finale, des textes de moins bonne qualité, mais le système de votes est ce qu'il est et cela fait partie du jeu... Ce système est un bon système parce qu'il récompense les gens qui votent et font des commentaires sur les textes mais il a aussi un effet pervers : il ne reflète pas réellement les goûts du public.

Je vous invite donc à venir prolonger le plaisir en participant à la "sélection du public" du Festival Off, sur le forum : http://short-edition.com/fr/forum/la-fabrique/imaginarius-2017-le-festival-off

Que la fête continue et longue vie au prix Imaginarius !

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Malbec · il y a
Merci Richard pour l'intérêt que vous portez à mon texte (:

J'apprécie vos retours, je tâcherai de jeter un oeil sur ce festival off.

Au plaisir de vous lire.

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Richard Laurence · il y a
Un très beau texte !
Si vous souhaitez un commentaire précis et argumenté, n'hésitez pas à demander et, de même, ne vous gênez pas pour venir commenter, critiquer ou même détester ma "Frontière de brumes"...

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Pascal Depresle · il y a
Joli texte, mes voix de soutien. Peut-être aimerez vous "L'héroïne" "Tata Marcelle" ou "Le Grandpé".
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Coraline Parmentier · il y a
Joli écrit , vous avez mes voix et mes sincères encouragements !
Si mon royaume embrumé vous intéresse pour continuer votre voyage, c'est par ici... (au cas où vous ne l'auriez pas lu)
http://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/le-royaume-dans-la-brume

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Yann Olivier · il y a
J'aime. Je vote. 5 voix.
Je suis aussi en compétition ; http://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/ainsi-soit-il-2

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