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Larmes de pétroles

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Daënor Sauvage

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Fin Juin 1916, le 9ème Régiment d’Infanterie est posté à trois kilomètres au sud des
ruines de Cumières-le-Mort-Homme. Je m’appelle Amir. Dans une tranchée défoncée,
je me remémore le jour de nos épousailles, Capucine et moi.

Une nappe blanche, des couverts en argent et deux cassolettes aux champignons. Un
somptueux repas aux chandelles. Capucine me tient la main et m’observe de son
regard ardent, plein de tendresse. De temps à autre, elle jette un coup d’œil discret sur
sa toute première bague. Un bijou de Paris ! Elle me réchauffe le cœur de ses mots
doux et enlace mon âme par son étreinte amoureuse. Langoureuse. Elle me chuchote :
« Je t’aime ».

Je l’aime, ma Capucine.

Voilà près de deux ans que je lui ai dis : « Au revoir chérie. Je rentre bientôt ! ». Plus de
six-cents jours que l’âtre de notre cheminée a fait place au brasier des obus et que les
bûches du bois normand ont disparu au profit de tas de cadavres calcinés.

À ma droite se trouve le première classe Jean, mal assis sur une caisse de munitions.
C’est un minot plein de talents d’à peine dix-huit ans. Il dessine la nouvelle arme
allemande qui peut cracher des flammes sur plusieurs mètres. Effrayant. En face de lui,
Achille écrit une lettre pour ses quatre enfants, patiemment. Je l’ai toujours vu être
calme, même sous une pluie d’éclats et de balles. Notre sergent Édouard quant à lui,
sifflote un air de guinguette. C’est qu’il aime danser le sergent. Toujours prêt pour un
pas de salsa dans les moments calmes. Et puis moi, au milieu de ce bourbier, perdu
dans mes pensées. Je veux retrouver ma belle et la chaleur de son cœur, la rondeur de
ses seins, la douceur de ses paumes...

Pourtant, je n’y crois plus...

Un soldat accourt dans notre direction en faisant grand bruit. J’alerte ma troupe. Notre
messager n’a que la peau sur les os, ses bras flottent dans sa veste trop longue. Il tient
son masque dans sa main droite. Merde ! En moins de dix secondes, on enfile nos
masques à gaz M2, lanières serrées au maximum. On suffoque déjà. On range nos
affaires en quelques mouvements, on attrape nos Lebel et on se plaque contre les sacs
de sable. Les obus sifflent telle une nuée de sauterelles ravageuses. Je lève un œil par
dessus mon casque. Le ciel est noir ! Je serre les phalanges à m’en faire mal et je prie
ma mère pour survivre...

Le sol tremble de toute part pendant de longues minutes, s’ouvre et vomit sa terre dans
un déluge flamboyant. Monstrueux.

La chaleur infernale des explosions me brûle la nuque. Étouffe mes sens. Agresse mon
âme. Je serre encore des poings tandis que mon casque retient la terre qui s’échappe
des cratères en formation. Je suffoque dans mon masque trop petit. Je glisse dans la
tranchée, je m’effondre.

« A... poste d.. com... ! »

*Bruit de respiration saccadée*

Édouard retire mon masque à gaz et m’aide à me relever. Je suis toujours vivant !
J’inspire l’air vicié qui m’entoure, un mélange de chlore et de pétrole. Il arme son fusil
et me dit de me grouiller, les boches arrivent par centaines. Pas le temps de traîner !
Les cris se répercutent entre les décombres de nos postes de défenses. Je cours en
direction d’une zone de tir libre, j’enjambe plusieurs casques défoncés et les cadavres
de certains de mes camarades. Les dessins de Jean gisent à terre, consumés par des
flammèches guerrières. Je serre les dents et plisse les yeux pour ne pas pleurer. Pas
tout de suite. Je me plaque contre un talus côté parapet, fusil au levant, et je vise.
J’attends l’ordre. Les officiers hurlent à tue-tête.

« Feu ! »

J’appuie sur la queue de détente, ma première balle fuse dans un tonnerre
assourdissant et fauche un soldat ennemi. Je vise, je tire dans la vague impériale
allemande. Un projectile traverse le casque du soldat à ma droite qui s’effondre
instantanément. Je vise, je tire, j’explose le genou d’un soldat de la Deutsches Heer.
Une grenade passe au-dessus de moi, pas le temps de me protéger. L’explosion
retentit dans mes oreilles et pulvérise le chemin à quelques mètres de moi et emporte
mes tympans avec. Je reprends mon Lebel dans une surdité profonde, j’enclenche ma
baïonnette et j’attends. Un gamin se présente en hurlant tel un démon d’un ancien
temps.

"Gott mit uns !!!"

Il pointe son mauser sur moi, je frappe le bois de son fusil et enfonce de toute mes
forces ma lame dans son abdomen. Son regard me dit adieu. Il crache une gerbe de
sang, je retire mon arme et le laisse tomber telle une poupée désarticulée. Tout autour
de moi les mitrailleuses hurlent comme des banshees et les fusils aboient
sauvagement. Les corps s’entassent par dizaines. Par centaines. Par milliers... Sur ma
gauche, Achille gémit une dernière fois dans une rivière de vestes grises et noires. Je
cours dans sa direction pour essayer de le sauver. En vain.

Je fais feu au corps à corps, éliminant mon premier adversaire sans même le regarder.
Plus de munition en chambre et pas le temps de recharger, je jette mon arme dans la
tranchée avalée par le no man’s land. J’enfonce mon poing dans la gueule d’un soldat
allemand surpris par ma vélocité. J’attrape une planche transformée en pieu de combat
par les explosions et je m’en sers pour lui tailler le cou. Un officier de l’Empire tire dans
ma direction, le projectile frôle ma joue souillée de terre et de larmes. J’ai la rage. Je
cours dans sa direction et je l’attaque avec mon arme de fortune. Il me résiste, il me
donne de violents coups de crosses. Il ne m’aura pas, juré !

Je m’acharne sur cet homme au visage fatigué par la guerre. Coups de poings, coups
de pieds, je tombe à la renverse et l’attire dans ma chute. Mes phalanges craquent à la
rencontre de son nez. Il hurle en allemand, je ne comprends rien, je n’entends presque
plus rien. J’enfonce de nouveau mon poing dans sa gueule de gradé. Je l’assomme et
le projette contre la butée à moitié démolie par l’invasion. Je récupère un pistolet et
l’empoigne de ma main gauche. Je souffre. Je cherche Édouard du regard. Il évite un
coup de baïonnette et rend le coup à son adversaire. Il s’en sort bien. Je saute pardessus
des décombres pour le rejoindre au plus vite. Un soldat allemand apparaît
derrière lui, sur une hauteur. Je hurle à plein poumons : « retourne-toi Édouard ! »
Il ne m’entend pas. J’ai la mâchoire déboîtée, aucun son audible ne sort de ma
caboche. L’allemand vise dans notre direction. Il a un lance-flammes.

Putain. Il va tout cramer.

*Clic*

« Non !! »

Il fait feu. Le souffle du dragon sort de la gueule infernale de l’arme. Un cône ardent
envahit le reste de la tranchée où nous nous trouvons. Édouard se retourne, mais c’est
trop tard. Il s’enflamme comme une vulgaire allumette. Il lâche son fusil, il lâche un cri, il
lâche la vie. En un claquement de doigt, les flammes dévorantes progressent jusqu’à
moi, m’appellent de leurs langues brûlantes. Elles me cueillent comme un fruit mûr, au
mauvais endroit au mauvais moment.

« Capucine !!! »

Mon cri se perd dans le déluge flamboyant qui m’encercle. Je ne peux ni sauver mon
frère, ni sauver ma peau. Je me jette à terre dans l’enfer du feu allemand. Je sens les
flammes consumer mon visage de jeune homme vaillant.

Cramer la peau de mes bras.
Brûler ma veste militaire.
Casser mes petits os.
Fondre tous mes espoirs.
Sécher mes larmes.
Détruire mon avenir.

***

Mon cœur bat lentement, essoufflé, consumé. Des mouvements agités m’entourent et
des cris rauques de souffrance résonnent dans la vaste pièce où je me trouve. Je sens
une odeur d’alcool fort et de produits chimiques. Une main douce et fraîche se pose
sur mon torse, nu. Je tourne ma tête dans sa direction.

Néant.

Je ne vois rien. Je ne sens plus mes paupières, je ne sens plus mes yeux. Une douce
voix me rassure, me dit que tout va bien maintenant, que je suis à l’hôpital militaire de
Verdun. Que je suis vivant.

Jamais plus je ne pourrai admirer ma Capucine.
Jamais plus je ne poserai mes yeux sur elle.
J’ai les rétines brûlées.

***

« Heureusement que la guerre est une chose horrible - sinon nous pourrions
l’apprécier » Robert Lee, 13 Décembre 1862.

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Daënor Sauvage  Commentaire de l'auteur · il y a
Salutations lectrice, lecteur !

Ce texte retrace la malheureuse histoire d'un homme tombé sous les flammes ennemies. Le thème est bien connu et à déjà été repris mainte fois, certes. Ce que j'ai souhaité montrer à travers l'action de la tranchée, les combats rudes et sans pitié, l'acharnement de la guerre sur les hommes et les armes monstrueuses se résume à un mot : Inhumain.

Le texte est haché et la forme taillée, des phrases ponctuent le rythme entre les paragraphes, petit. C'est ici une manière d'exprimer un peu plus les pics d'adrénaline des scènes pour mieux humer la confusion qui devait régner il y a déjà 103 ans.

N'oublions pas que malgré l'horreur de la Grande Guerre, les nations ont continué à se battre sauvagement sur tous les fronts : 2nd Guerre Mondiale, Guerre du Golf, Guerre du Vietnam, Guerre d'Algérie, Guerre d'Indochine, Guerre d'Afghanistan, Guerre d'Irak, Guerre de Syrie... Je vous laisserai le soin d'aller sur la page Wikipédia de la Liste des Guerres contemporaines, cela fait tourner la tête !

Enfin, quelques définitions pour vous aider à mieux comprendre le texte :
- Cumières-le-Mort-Homme : Un des villages autour de Verdun qui fut rasé par la guerre en 1916.
- Lebel : Fusil Lebel modèle 1886, coup à coup, des soldats Français lors de la Première guerre mondiale.
- Mauser : Son homologue allemand, le fusil Mauser modèle 1898 était utilisé par l'armée Allemande.
- Masque à gaz M2 : Masque à gaz Français utilisé à partir du début de l'Année 1916. Premier masque à gaz à cartouche filtrante et lunettes de protection.
- Mélange de chlore et de pétrole : Un des mélange constitutif des gaz de guerre Allemand. Très irritant et mortel à court terme.
- Lance-flammes : Inventé en 1901 par le scientifique Allemand Richard Fiedler, l'arme commence à être utilisée lors de la Première guerre mondiale en 1915-1916.
- Deutsches Heer : Nom de l'armée Impériale Allemande pendant la Première Guerre Mondiale. Il ne faut pas l'oublier, à cette époque là, l'Allemagne était encore un Empire !
- Gott mit uns : Devise de l'armée allemande signifiant "Dieu avec nous".

J'espère que ce texte vous aura autant apporté qu'a moi, tout en ayant son rôle de gardien de la mémoire.

Et au fait : un grand merci à mes deux correcteurs/spécialistes pour ce texte : Ludwig et Aurélien ! N'oublions pas qu'un auteur n'est jamais seul ;)

Mes salutations,

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Aurélien Azam · il y a
Je vois que tu essayes de me concurrencer sur la longueur des commentaires post-textes ah ah :)
Je me permets d'apporter encore un peu de liquide inflammable à ce moulin de feu :
- Pour moi un Mauser est un pistolet semi-automatique allemand, et non pas un fusil. C'est un pistolet avec une forme compacte très caractéristique, et connu même en-dehors des férus d'armes pour une raison étonnante : le pistolet laser de Han Solo dans la saga Star Wars est une réplique de Mauser, auquel on s'est contenté d'ajouter des bidules clignotants (aaah le côté désargenté des premiers Star Wars ^^). Après j'imagine que cette marque d'armement a dû développer différents types de tire-la-mort.
- L'appellation M2 d'un masque à cartouche désigne la taille des particules qui sont filtrées par un masque en chimie. J'ignore si la dénomination existait déjà à l'époque, ou bien si elle lui est ultérieure. En tous les cas, M2 désigne une protection intermédiaire (on va jusqu'à M4 de nos jours) : autant dire qu'il ne fallait pas trop compter dessus.
- Le chlore, c'est le couteau suisse de la chimie dangereuse. Ce sont toujours des composés nocifs à respirer, car l'atome de chlore à une forte propension à s'accaparer des électrons, ce qui fout un mic-mac pas possible dans le corps humain. C'est facile à se procurer, pas si cher que ça, et on a tellement développé d'armes basées sur le chlore qu'aujourd'hui on l'utilise volontiers dans l'industrie, sous des formes moins néfastes (le Téflon des casseroles par exemple, c'est une molécule avec moult atomes de chore).

Voilà pour les compléments du renard chimiste (qui te renouvelle ses compliments !)

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michel jarrié · il y a
Comment peut-on se soumettre à ces appels qui incitent à défendre son sol, idem en face. Et dire qu'à 20 ans, jamais sorti de son bled, on y va en courant ! C'est si beau l'aventure....
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Daënor Sauvage · il y a
La propagande d'Etat aide beaucoup à rendre belle la Guerre !
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Michèle Dross · il y a
On a beau connaître l' histoire... votre texte comme un coup un coup de poing en plein visage.
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RAC · il y a
Bien écrit, bravo.
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Daënor Sauvage · il y a
Bonjour RAC,
Merci :)
Mes salutations,

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Chateaubriante · il y a
merci Daënor
vous savez dire l'indicible !
mon grand'père paternel est décédé des suites des gaz moutarde et votre récit me touche énormément

si vous avez envie de visiter ma "Charlotte"...

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Felix Culpa · il y a
Un texte magnifique, une fresque historique que je découvre maintenant. De toute beauté.
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Michaël ARTVIC · il y a
Ce texte est tout à fait adapté dans son style de présentation pour le sujet car tout allait très vite ! sans doute à peine une avancée de faite du côté Allemand qu'une autre se faisait du côté Français... C'est une période de l'histoire qui m'a longtemps fasciné durant ma jeunesse ou l'on pouvait encore partir pour un exposer collégien , partir à la rencontre de personnes ayant vécu la première guerre ... et d'autant plus que j'ai vécu non loin du chemin des Dames et de Craonne ( la chanson de Craonne ) ... donc voilà !! très beau texte , merci beaucoup, mon vote .
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Laetitia Lottin · il y a
Moi comme toi je n'ai que peux de connaissances de cette guerre. Ce texte ma donné des frissons. Je me suis sentie transporté dans cette Enfer. Continue encore d'ecrire c'est un vrai plaisir de te lire. 🙂
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Daënor Sauvage · il y a
Hello Laetitia !
En effet nous sommes tous deux bien loin d'avoir connus ces moment insoutenables... Merci pour le commentaire très sympathique et motivant !
Mes salutations familliales,

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Fred Panassac · il y a
Un texte poignant qui a une épaisseur sentimentale s’ajoutant à la force du récit.
J’ai pu me documenter pour écrire une nouvelle pour un recueil collectif sur la Grande guerre il y a 5 ans pour l’anniversaire des cent ans.
Bravo ef toutes mes voix Daënor.

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Daënor Sauvage · il y a
Bonjour Fred et merci pour ce touchant commentaire ! :)
Je suis d'autant plus heureux de toucher ceux qui sont déjà documentés et qui connaissent les innombrables détails affreux de la Grande Guerre.
Mes salutations,

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Patcrea · il y a
Sublime de tragique...
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Patrick Peronne · il y a
Un sujet qui me passionne depuis 1966, année où j'ai passé une journée scolaire à Verdun. Cela étant, mes grands-parents masculins avaient participé à "la Grande Boucherie", et dès l'enfance je regardais dans le grenier de ma grand-mère maternelle, casque, masque à gaz et autres "reliques" de ce qu'eux avaient vécu. Donc, par la suite, j'ai énormément lu et plutôt beaucoup écrit sur la Grande Guerre… et continue de le faire. Votre texte est excellent tant dans la forme que dans le fond. Pour le plaisir pris à vous lire, mes voix.
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Daënor Sauvage · il y a
Bonjour Patrick,
Ce commentaire me touche profondément. Je suis très heureux d'avoir pu partagé un texte réaliste et fort, même pour ceux qui connaissent beaucoup mieux le sujet que moi. Pour tout vous dire, je suis jeune et je n'ai eu guère l'occasion de connaître mes grands parents. Cela n'aidant pas ma découverte des deux guerres mondiales. Heureux donc d'avoir pu vous toucher, et j'espère que nos chemins se recroiseront sur ce site !
Mes salutations,

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