L'après

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Bonjour, de nature très curieuse, j'adore lire, apprendre, me documenter,fréquenter les bibliothèques, je compose parfois des textes  [+]

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Dernière visite aux patients. Sébastien a le coeur lourd. Partir, oui, il aurait aimé partir dans d'autres circonstances ; il s'est plu ici, il a apprécié de travailler avec ses collègues mais il doit faire face, face à ce qu'il ne peut accepter, face à ce qu'il doit annoncer, face à ce qu'il aimerait fuir.

Il sait pourtant que ce type de situations se reproduira encore et encore. Qu'il ne pourra toujours soigner et guérir, qu'il devra affronter l'échec et ses limites et pourtant...Le croit-il d'ailleurs , non, il a beau se dire que les faits sont là, on a beau lui avoir confirmé encore que les résultats étaient sans espoir, il n'y croit pas...il ne peut accepter cette douloureuse réalité ; peut-être parce qu'elle a dans ses âges, peut-être parce qu'il s'est pris de sympathie pour cette patiente, peut-être parce qu'il lu paraît inconcevable qu'elle n'est pas, qu'elle n'est plus d'avenir. Alors, la chambre 26, il voudrait la fuir ce matin ; il n'est qu'un modeste interne qui apprend de jour en jour, qui enfile sa blouse blanche, cette blouse qui lui pèse, l'étreint aujourd'hui , si lourdement.

Cancer du sein métastasé, cette phrase revient en boucle dans son esprit, dernier stade , guérison impossible...elle est venue pourtant, refaire un nouveau cycle de chimiothérapie...un cycle de plus pour tenter une fois de plus d'enrayer le mal,la progression de la maladie mais...au vu des récents résultats d'examens, le mal a gagné, envahi et il n'est plus possible à ce jour d'envisager la moindre rémission. Ses jours sont les derniers, sa vie ne tient plus qu'au décompte d'une progression fatale et inéluctable.

Il repense à ce moment où le professeur lui a dit  :

-elle va rentrer chez elle et la fin viendra irrémédiablement....

La fin, le bout, il sait bien lui que ce ne sera pas le néant, il en est convaincu même... si elle doit partir comme tant d'autres, ce sera pour rejoindre ce qu'il croit lui, une autre dimension, conviction qui le berce depuis toujours par sa Foi. Mais si cette perspective lui rend l'idée moins insupportable, elle n'empêche pas malgré tout de gronder une révolte en lui. Et le poids de l' inévitable, de son impuissance, le fait d attendre sans ne pouvoir agir de quelque façon que ce soit, de n'avoir en ses mains aucun moyen d'y remédier, le cheminement terminal lui est ce matin insupportable. Maladie implacable, forme précoce très rare à son âge mais génétique contre lequel il doit abandonner .


Finalement, il entre dans la chambre, dans sa chambre, il a le courage d'expliquer les faits,il ne sait pas comment... Il tente de trouver l'équilibre, ne pas lui mentir sur le mauvais pronostic de la situation mais laisser place à l'impossible toujours possible. Et elle de le regarder de ce doux regard qui le trouble :

-Très bien docteur, merci pour votre franchise.

Il sent l'émotion l'envahir, il tente de dissimuler pour ne pas la troubler, de rester le médecin, l'interne, celui qui ne montre pas, qui prend sur lui, tandis qu'au fond de son coeur s'élève une profonde tristesse. Quand il la quitte et sort dans le couloir après cette douloureuse confrontation ,pour la première fois dans sa carrière de jeune médecin, il laisse échapper ses larmes.

Alors cet après midi, tandis qu'il participe à une petite fête en l'honneur de son départ et de sa continuation dans un autre service, il ne réussit pas à cacher son mal être, il ne réussit pas à prendre sur lui, si bien qu'une infirmière du service lui demande ce qui lui arrive. Il se confie ,quitte le rôle qu'il joue habituellement assez bien, celui du professionnel qui ne se dévoile pas. Et elle de répondre : "nous avons toutes nos limites, notre travail est autant d'aider que d'apprendre à gérer tout cela...vous savez, c'est très dur mais on finit par trouver , comme le reste...et puis, l'inattendu , on le voit aussi..."

Il aurait bien envie d'y croire aux miracles, de trouver cette petite étincelle......mais il n'y pense pas, non, il n'y pense pas, pas plus qu'il n'accepte une guérison encore possible. Il voudrait croire mais il n'y croit pas, il voudrait ne pas y croire mais il n'y parvient pas non plus.

Il sait que ce jour le marquera, il sait qu'il n'oubliera pas, il sait que dans sa carrière, il y aura toujours cet après, cet instant où la douleur s'est emparée de lui, où il a compris réellement qu'on pouvait certes lui dire de se "parer", l'épreuve de l'échec, l'épreuve de la limite, l'épreuve de l'humanité souffrante gagneraient toujours ; resterait indélébile en lui cette première fois où il a dû trouver les mots et ressentir le poids du pire des diagnostics . Et aussi parce qu'une idée l'a traversée en la quittant ce matin là ...il se serait peut-être bien vu à ses côtés s'il ne l'avait pas rencontrée dans un hôpital, il se serait bien vu à ses côtés si elle avait pu vivre encore un peu plus. Cette patiente, cette femme, il aurait pu l'aimer.

Plusieurs années s'écoulent après ce triste évènement dans sa formation étudiante ; et il exerce dans un petit cabinet de ville à présent.

Mais une rage de dents l'a gagné depuis hier...il a téléphoné pour prendre rendez-vous chez son dentiste habituel ,en urgence... il doit y aller ce soir mais avec sa remplaçante temporaire pour les vacances dont il n'a pu avoir le nom.

Lorsqu'il arrive sur les lieux , Il est seul dans la salle d'attente, il sent une certaine animosité le gagner ; c'est le dernier patient de la journée qu'on a bien voulu prendre en surnombre et il ne connaît pas la personne qui va aujourd'hui le soigner. Il redoute le moment où on va lui demander d'ouvrir la bouche et triturer ses dents... il s'asseoit ,compulse distraitement un magazine posé à côté de lui essayant de faire passer une certaine appréhension qui le gagne.

Soudain, la porte s'ouvre...on l'appelle...il entend une douce voix prononcer son nom...il lève les yeux.

A peine a t'il porté son regard sur ce visage....qu'il le reconnaît....est-ce bien...comment cela est possible...depuis le temps...

Il est là, à la fois stupéfait, surpris, heureux, il ne sait quel sentiment le gagne...mais oui...c'est bien elle...

La surprise mutuelle, l'inattendu qui vient, et le même sourire qui se dessine sur les visages...

Elle non plus n'a pas oublié...le souvenir d'une vie passée, d'une vie qu'elle a laissée derrière elle aujourd'hui ; il n'a pas changé, elle s'en souvient très bien...son abord agréable, son empathie, l'étudiant qu'elle voyait défiler dans sa chambre lorsqu'elle était malade et hospitalisée...

Après un moment de silence, elle finit par s'adresser doucement à lui et dire :

-Docteur...

Il ne peut s'empêcher de rétorquer avec un peu d'humour :

-mais c'est vous le docteur je crois que je viens consulter !

Alors ils éclatent de rire...

-si je m'attendais...
-ah mais moi aussi !

Elle est heureuse, elle respire le bien être...

-Vous vous demandez peut-être ce que je fais là aujourd'hui...et bien...je suis une revenante on va dire...lorsque vous avez quitté l'hôpital, je suis retournée peu de temps après chez moi ; j'ai arrêté tous les traitements devenus inutiles pour mon cancer du sein...et pour une raison inexplicable, la tumeur qui avait gangrainé mon corps a disparu...plus rien, aucune trace... personne n'a su comment cela était possible ni comment cela s'est fait mais cela s'est produit...alors j'ai poursuivi mes études dentaires et c'est moi qui vais vous soigner aujourd'hui !

Il n'en revient pas, il voulait y croire, et il voit lui ce qu'il a entendu parfois. Un miracle. Un miracle de vie.

Puis, elle ajoute :

-Enfin, si vous le souhaitez, on pourrait reparler de tout cela plus tard ? en dehors de mon fauteuil de chirurgie ?

Nouveau rire partagé.

Aujourd'hui, c'est elle qui va refermer la porte quand il quittera son cabinet, il s'en ira mais il sait, il sait au fonds de lui qu'il y aura un après...et que celui-là sera sans doute bien plus beau et bien plus heureux que ce jour d'autrefois.
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