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L'après

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Je me rappelle m'être enfoncée dans la souffrance comme en s'enfonce dans les abîmes d'un océan. J'ai vu une dernière fois le ciel, son azur profond puis ce nuage est arrivé pour me narguer et d'autres sont venus, moutons tout d'abord à le suivre bêtement en bêlant à gorge déployée puis, loups carnassiers, gris, noirs, menaçants et c'est à ce moment-là que tout a basculé.
Ta voix, je ne l'entendais plus pour me protéger. Sa douceur de printemps et d'amour, la jeunesse de nos débuts enfantins retrouvés, à son timbre tremblant. Elle n'était plus là pour me consoler de mes peines, pour me conseiller, me faire remonter la pente. Je me suis sentie soudain trop petite face à ce monde grouillant, trop seule. La solitude s'est refermée sur moi comme des bras d'acier qui vous broient sans ménagement.
Et alors, les eaux ont commencé à m'engloutir...
L'azur a disparu. Les loups hurlaient la mort. Je frissonnais de peur mais je me sentais comme paralysée. Mon corps a coulé peu à peu, laissant glisser sur lui les eaux froides. Je ne cherchais même pas à me sauver ni à me débattre. J'étais devenue le pantin de cette vie qui m'achevait. Mes yeux étaient ouverts à ces eaux, ma bouche liquidait ses bulles d'oxygène et je les regardais, fascinée. C'était beau ce spectacle de bulles. Il me rappelait la fête foraine et nos joies d'enfants. On soufflait fort avec le jeu de bulles.
Les bulles étaient moins belles dans les eaux de l'océan. Elles étaient moins claires, n'avaient plus les jolies couleurs de l'arc-en-ciel. Je les ai regardé tout de même... jusqu'à ce qu'elles disparaissent. L'obscurité leur a pris leur place, indécente et majestueuse. Maîtresse des lieux. Où étaient donc mes bulles ?
C'est la dernière question que mon esprit a bien voulu se poser. L'obscurité m'a soudain terrassé. Mon esprit a été comme mes yeux. Troublé. Surpris. Vidé. Le Néant.
J'ai senti comme un flottement...
Il y eu un rien. Il y eu la phase surprenante de vide. J'ai sans doute disparu. Je n'existais plus. Engloutie dans les entrailles océanesques. Pouls silencieux. Le trait net et précis du cardiogramme.
Et subitement, comme un hoquet, la relance du pouls. Le sang a dû rebondir sur quelque chose, geyser chaud. Ça a pulsé. Le cardiogramme s'est emballé. Il a dessiné un relief sur l'écran noir au trait net. On aurait dit la naissance d'une montage ou d'une île. C'était mon retour. C'était moi. Mon souffle a hoqueté. J'aurais voulu hurler :
- De l'air, de l'air !
Mais le son de ma voix était ridicule. Ma poitrine en feu me paraissait être le refuge des enfers. L'oxygène s'est engouffré comme un pénis dans un vagin, tout d'abord, hésitant, freiné puis, il s'est engouffré comme un ouragan rageur.
Retour à la vie. Pouls. Cœur. Poumons. Sensations. Le vent murmure à mes oreilles. Il m'effleure comme un amant. J'y prends vite goût. Je le laisse me combler de ses bras transparents. Je n'ai pas encore les yeux ouverts au monde. Sous mes paupières encore alourdies de ce sommeil de Belle au bois dormant, je perçois la couleur rouge et chaude, du velours qui m'invite à la vie. Mon sang gonfle dans mes veines comme des fleuves en crue. Je pourrais alors être vampire. Mais, ma peau ne me brûle pas. Je pourrais dire que je suis un phœnix mais là aussi, la comparaison me semble bien lointaine et fade. Je n'ouvre pas mes yeux. L'oxygène m'a envahi délicieusement. On dirait même qu'il sent bon. Ça sent la vie. Mon magma bouillonne. Ma bouche tremble de l'éruption imminente. Souffle, souffle, souffle. Mes lèvres vont céder dans une lutte de secondes, inutile. Elles se libèrent comme un barrage dynamité. Ma bouche alors évacue son trop plein, expulsant l'oxygène avec une force incroyable et c'est alors que je m'entends et ma propre voix me fait sursauter.
Vie !! Je suis en vie !!
Mon regard s'ouvre. L'azur légèrement parsemé en panorama pictural devant moi. Le soleil m'embrase et me réchauffe. Les couleurs sont magnifiques autour de moi. Ne sont-elles pas plus belles ? Je suis sur une plage de sable blanc. L'océan m'a rejeté comme la chouette rejette sa boule de réjection. Je suis en position fœtale. Renaissance. Le sable est doux. J'y enfonce avec joie mon corps mouillé. Je veux laisser mon empreinte sur la vie
Peu à peu le pantin reprend vie. Comme si des ficelles le tiraient du haut du ciel. Le corps se déroule. Il se gourmande des jolies choses. Mon regard se pose sur le sable blanc. Je m'émerveille d'un cailloux qui brille au soleil, de coquillages émergés, d'une plante aux fleurs jaunes, élevée dans ce désert. Une voile blanche passe au loin. J'entends le cri rieur des mouettes qui planent dans le ciel, le rire innocent et pur d'enfants. Je vois des corps légèrement dénudés, allongés sur le sable. Je ne suis plus seule.
Soudain, une ombre me prive de la lumière du soleil. Sa silhouette s'impose devant moi avec égoïsme. J'ai envie de la pousser, de la détruire. Mais l'ombre ne reste pas silencieuse. Murmure comme un écho lointain. Elle me rappelle au passé. Mon passé. L'ombre devient claire. Elle se découvre comme pour mieux se présenter devant moi et peut-être me demander pardon de son intrusion. Son respect me fait frissonner.
Je porte une de mes mains en visière sur mon front. L'ombre semble se disloquer comme un puzzle. Une pièce unique sous mon regard surpris. Je cligne des yeux comme si l'on m'avait jeté du sable. Est-ce possible ?
TOI !!
Je tourbillonne comme le vent.
Je me pince. Ce n'est pas un rêve.
TOI. Devant moi, après.
La tête me tourne mais je ne sombre plus. Tu me fais tourner la tête n'est-ce pas ? Mon manège à moi, c'est toi. Je comprends alors tellement les paroles de la chanson de la Môme Piaf qui ne rêvait que de s'envoler rejoindre d ans les cieux son amour.
Après toi, toujours toi.
Le manège s'est arrêté.

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Patricia Burny-Deleau · il y a
L'insoutenable douleur du survivant que seule la mort peut soulager car il rejoint l'être aimé.
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Duje · il y a
Un texte de très haute littérature , bravo .
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Stéphane Sogsine · il y a
Magnifique tableau impressionniste
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Marie-France Ochsenbein · il y a
Très beau texte, bravo
Après toutes ces émotions, vous apprécierez peut- être mon millésime qui sait ?

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Luc J. Vigneault · il y a
Félicitations, Laetitia, pour cette vision éclectique du cycle de la vie, tel un manège de fête foraine... car la fin est sans équivoque: "... Le manège s'est arrêté."!
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Lézin Zouhln · il y a
La phrase introductive accroche le lecteur et l'emmène jusqu'au bout du récit...
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Didier Poussin · il y a
Tourbillon de la vie
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