5
min

L'anniversaire

Image de Loris

Loris

57 lectures

45

Le réveil sonna trois fois puis une voix familière entonna son refrain quotidien : «  Bonjour à tous, il est six heures et nous sommes le vendredi... ». Son poing venait de s’écraser sur le radio réveil. Il ne voulait pas entendre la date. Le « bip bip » précédant l’allumage de la radio résonnait encore dans ses oreilles tandis qu’il restait les yeux ouverts, fixés sur le plafond. Il n’avait pas fermé l’œil de la nuit et se sentit ankylosé lorsqu’il pivota lentement sur le lit, tandis qu’un forgeron frappait sur une enclume dans son crâne. Après un effort, il s’arracha des draps et s’aperçût dans la glace : barbe de trois jours, bouffi de fatigue, cheveux en pétard, de larges poches soutenant des yeux rougis.

Assis à la table de sa cuisine, il mangeait sans plaisir. Il était tôt, le ciel était encore noir. Alors qu’il tournait lentement le regard vers son bol, il aperçut deux pupilles jaunes qui le fixaient par la fenêtre. Sa tartine lui échappa des mains et s’écrasa dans le bol, l’éclaboussant de café. Sans le quitter des yeux, le chat du voisin déposa sur le bord de la fenêtre un mulot sans vie.

La morsure de la douche brûlante l’aida à chasser cette image. Il s’habilla, ferma la porte principale à clef, ouvrit celle du garage, avança vers sa voiture et s’installa à la place du conducteur. Les mains posées sur le volant, il fixa un point inexistant sans oser se regarder dans le rétroviseur. Il resta ainsi plusieurs minutes, recroquevillé sur le siège, sans se résoudre à mettre le contact. Cela faisait deux ans, jour pour jour. La première année, il était parti en voyage.
Il finit par se lever et claqua la portière sans colère puis entama la marche jusqu’à la gare. Deux ans qu’il prenait le train. Le chat des voisins était lové sur la poubelle, le fixant sans ciller. Il continua son chemin mais à chaque fois qu’il se retournait, il lui semblait pouvoir distinguer les pupilles jaunes, immobiles, l’observant s’éloigner.

L’air était lourd, irrespirable même, chez le fleuriste où il s’arrêta. Puis, dans le RER presque désert, il resta debout, comme scotché à la barre pour s’empêcher de tomber. A chaque fois qu’il tournait la tête, il lui semblait que le petit garçon assis sur les strapontins près de son père avait posé son livre pour l’observer. Il détourna le regard lorsqu’une goutte glacée perla dans son dos tandis qu’il imaginait, dans le reflet de la vitre, le regard du chat. Sa chemise lui collait à la peau quand il descendit à la gare de Meudon. Alors qu’il remontait le Sentier des Essarts d’un pas indécis, touchant au but, un sentiment de malaise l’envahit. Il se retourna brusquement et cru apercevoir une ombre disparaitre furtivement à l’arrière d’une voiture. Sur ses gardes, se retournant tous les mètres, il tourna enfin dans la rue menant au cimetière.

A peine eut il franchit les grilles qu’il les aperçu : ils se tenaient debout devant la tombe, immobiles tels des statues. Seules les épaules de la femme étaient agitées de soubresauts. Tremblant, il s’engagea dans une allée parallèle et attendit qu’ils partent. De longues minutes s’écoulèrent lui permettant ainsi de trouver le courage de se diriger vers l‘emplacement où ils s’étaient tenus. Il y déposa le bouquet de chrysanthèmes. Aucun soulagement, aucun sentiment de paix ne vint. Cela ne s’obtiendrait pas aussi facilement. Seule l’envie de fuir restait.

Le chemin du retour lui sembla interminable. Il s’attardait devant chez lui lorsque l’orage éclata, enfin. Les gouttes qui s’écrasaient au sol apportèrent un peu de fraicheur. Trempé de sueur, il serait bien resté sous la pluie mais le ciel déjà menaçant s’assombrit davantage et un éclair déchira les nuages noirs. Alors, il franchit son portail.
A peine eu-t-il posé un pied dans le jardin qu’un courant d’air glacial l’ébouriffa et qu’un goût métallique emplit sa bouche. Il ne s’était pourtant pas mordu. Tandis qu’il approchait de la porte d’entrée, il sentit une odeur qu’il ne reconnut d’abord pas, mais qui se fit de plus en plus précise...comme une odeur de sang.

Il tourna sans conviction la clef dans la lourde porte blindée et resta comme paralysé sur le seuil tandis qu’elle s’ouvrait, incapable de faire un pas de plus. Il appuya sur l’interrupteur mais son espoir resta déçu. A tâtons, il saisit la lampe torche posée sur le guéridon, faisant valser le vase qui tourna longuement et bruyamment sur lui-même avant de retrouver l’équilibre. Il se murmura à lui-même « ça va aller », mais ses paroles s’évanouirent dans le noir.
Un bruit à l’étage, comme un grincement de chaise, lui fit lever la tête. Cela semblait provenir de la chambre. Il braqua la lampe vers l’escalier et monta prudemment. Il poussa lentement du pied la porte qui était entrouverte, tout en s’assurant de ne pas pénétrer dans la pièce. D’un regard, il balaya l’ensemble : le lit était défait, des traces de boues souillaient les draps et la minuscule empreinte d’un pied était incrustée dans la moquette. Il sentit son cœur se serrer.

Un choc sourd le fit sursauter. Cette fois ci, cela semblait provenir du garage. La main tremblante, il alluma une cigarette qui s’éteignit au bout de la deuxième bouffée, comme si l’air venait à manquer. Rassemblant son courage, il redescendit en haletant. La main sur le loquet, il sût que l’odeur de sang serait plus forte. Avec raison. Il toussa. La lumière ne marchait pas non plus ici et dans le reflet froid de la lampe, il remarqua que le parechoc de sa voiture était cabossé. Au même endroit qu’il y a deux ans. Il l’avait pourtant redressé.

Terrifié, il s’effondra sur le sol en renversant au passage un vieux carton contenant des coupures de journaux. Le visage plaqué sur le sol glacé, il aperçut de nouveau les traces de boues qui semblaient aller du garage vers le jardin en passant directement au travers de la porte. Dans un mouvement de désespoir, il se redressa et se saisit de la pioche qui pendait au plafond avec le reste de ses outils. La porte donnant sur le jardin fut dégondée sous la puissance de son coup de pied et la pluie se mit à lui fouetter le visage. Un courant d’air glacé envahit alors le garage.

Sous le ciel déchiré par la tempête, il se jeta en hurlant sur le petit carré de roses qu’il avait planté voilà deux ans et commença à bêcher comme un fou. Il ne sentait plus ni le froid ni la fatigue, grognait sous l’effort mais la peur ne le quittait pas.
Un mètre. Il était à un mètre, pensa-t-il. Il piocha, parvenant à peine à respirer, arrachant de larges mottes à chaque coup.
Mais rien.
Plus profond. Toujours rien. L’odeur devenait de plus en plus forte, insoutenable.
Encore trente centimètres. Il fut saisit d’un hoquet et tomba à genoux.
Rien.
– Où es-tu !?!? hurla-t-il.
Il se redressa et recommença, arrachant la peau de ses mains à chaque nouveau coup de pioche, sans jamais trouver les os. Pas de vêtements, pas d’os, rien. Rien sauf la puanteur qui envahissait ses narines.
Debout dans la boue, tremblant de fatigue et de peur, les mains en sang, il s’arrêta et se sentit observé. Il tourna son regard vers l’étage et aperçût par la fenêtre de sa chambre les pupilles jaunes, brûlantes comme les feux de l’enfer. Il déglutit, tentant de faire descendre dans ses poumons un souffle d’air qui s’était faufilé à travers le rideau de gouttes, quand une toute petite main d’enfant apparue, caressant lentement le chat qui continuait de le fixer, avant de disparaitre de nouveau dans la pénombre.

Le peu de raison qu’il lui restait s’envola, son esprit fut comme broyé par cette vision, foudroyé par la peur de découvrir la véritable nature de cette apparition. Hagard, il resta immobile de longues minutes. Dans un éclair de lucidité, il comprit que fuir était inutile. Alors, il sortit le téléphone de sa poche et composa le numéro. Une voix de jeune femme résonna presque immédiatement dans son oreille :
– Allô, j’écoute ?
– C’est moi, répondit-il dans un souffle.
– Pardon ? Qui êtes-vous monsieur ?
– C’était moi...

PRIX

Image de 2018

Thèmes

Image de Très très court
45

Un petit mot pour l'auteur ?

Bienséance et bienveillance pour mot d'encouragement, avis avisé, ou critique fine. Lisez la charte !

Pour poster des commentaires,
Image de Lyriciste Nwar
Image de Lyriciste Nwar
Image de Emmanuel Alix
Emmanuel Alix · il y a
joli texte, j'ai voté. peut peu être irez vous lire et voter pour le min "le mystère du mélange des couleurs"
·
Image de Marie
Marie · il y a
J'ai beaucoup aimé votre texte mais la fin est formidable. Bravo et mes voix
Si vous avez un peu de temps pour la lecture, viendrez vous soutenir mon TTC ?. D'avance merci de votre passage
https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/loin-des-yeux-loin-du-coeur

·
Image de Topscher Nelly
Topscher Nelly · il y a
J'adore la chute!Mes voix
Mon texte vous plaira peut-etre ?

·
Image de Ginette Vijaya
Ginette Vijaya · il y a
La chute est terrifiante ! L'aveu glacial !
Je vous invite à lire mon texte" le prix de la mort" également en compétition .

·
Image de Loris
Loris · il y a
Merci pour le commentaire. Ton texte est...sanguinolant :)
·
Image de Aurélien Azam
Aurélien Azam · il y a
Tout dans l'implicite, un Court et Noir glaçant de maîtrise et d'angoisse rampante... J'ai bien aimé !
Merci pour ce texte, Loris :)
Si tu le souhaites, n'hésite pas à lire "Gu'Air de Sang", également en compétition !
https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/gu-air-de-sang

·
Image de Loris
Loris · il y a
Merci pour le commentaire :) Le passage sans ponctuation de ton texte est audacieux et l'univers crée tient bien la route en seulement 8000 caractères.
·
Image de Florent Paci
Florent Paci · il y a
Une chute vertigineuse pour un récit psychologique. Mes votes et mes encouragements ;)
·
Image de Loris
Loris · il y a
Merci! J'ai jeté un oeil sur Prête-nom et cela fait plaisir de lire un peu de SF sur ce site ;)
·

Vous aimerez aussi !

Du même auteur